Entrepreneuriat

Les belles et dures leçons de WowÉcolo

La crise aura eu raison de leur entreprise. Le 28 février encore, WowÉcolo fabriquait et distribuait en ligne des éponges tressées à partir de vêtements recyclés – des tawashis. Son autre division se consacrait à la création de cartes de souhaits imprégnées de semences. Ses propriétaires n’ont peut-être que 9 et 10 ans, mais les élèves de la classe 402 de l’école des Saints-Anges, à Saint-Lambert, n’en sont pas moins des gens d’affaires sérieux. Ils méritaient un véritable portrait d’entreprise.

Une entrevue sérieuse*

D’abord, entrevue avec les entrepreneurs. Fondée à l’automne dernier, WowÉcolo a commencé ses activités au début du mois de janvier. L’entretien avec ses 21 associés (2 absents) s’est tenu dans une salle de conférence qui avait toutes les apparences d’une salle de classe, le 28 février dernier.

*Les questions sont transcrites telles qu’énoncées.

Quel était l’objectif de l’entreprise ? Autrement dit, qu’est-ce que vous vouliez faire ?

Sandrine : « On voulait faire une entreprise écologique, pour la planète, pour l’environnement. »

D’où vient la raison sociale ? Autrement dit, comment le nom de l’entreprise a-t-il été trouvé ?

Emmanuel : « On a fait plusieurs votes. À la fin, il y en avait deux d’égal, Écolocébo et WowÉcolo. »

Louis-Félix : « On a vérifié les deux noms – nom de domaine et enregistrement d’entreprise – avant de faire le vote final. Tous les deux étaient disponibles. On a voté et WowÉcolo a été choisi. »

L’entreprise est-elle structurée, avec une direction, des services ? Autrement dit, est-ce que vous avez chacun vos tâches ?

Louis-Félix : « On a choisi les tâches que chaque équipe allait faire et on s’est divisés en trois équipes à peu près égales. Une des équipes, c’était les poutineux. Ils s’occupaient plus du côté technique. C’est eux qui ont acheté le nom de domaine, qui ont pris le compte Shopify. Les designers, eux, s’occupaient plus de la beauté du site. C’est eux qui ont choisi les couleurs, qui ont choisi les photos. Et ensuite, il y avait les conteneurs. Eux, ils ont tout écrit les textes, les documents légaux. C’est eux qui faisaient les pubs sur les réseaux sociaux. »

D’où est venu le financement de l’entreprise ? Autrement dit, est-ce qu’il a fallu trouver de l’argent pour commencer ?

Emmanuel : « Au début, il n’y avait pas vraiment de choses à payer. Il y avait le compte Shopify, qui coûtait quand même assez cher, mais sinon, le reste : les planches, les clous puis les bas… Puis aussi, on a payé avec la carte de crédit de Thierry » – un des deux parents mentors.

Mathys : « Ça faisait aux alentours de 570 $ de dépenses. »

« En fait, c’est plus précisément 568,08 $. »

Avez-vous des difficultés d’approvisionnement ? Autrement dit : où est-ce que vous trouvez les matériaux que vous utilisez ?

Julien : « Il y a des personnes à la maison qui apportent des bas, des leggings, des fois des chandails. Aussi, pour les cartes à planter, c’est les parents de Béatrice qui les achètent. Après, nous, on dessine dessus et après, on les vend. »

Avez-vous fait une étude de marché préliminaire ? Autrement dit : avant de commencer, avez-vous vérifié si des gens souhaiteraient acheter vos produits ?

Emmanuel : « Il y a eu une inconnue qui en a acheté. Puis sinon, c’était tous des gens de notre famille qui ont acheté. Dans le fond, c’était plus des proches. Mais là, peut-être qu’avec La Presse, ça va augmenter. »

Quel est votre moyen de distribution ? Avez-vous des intermédiaires ? Autrement dit, comment est-ce que vous les envoyez aux clients ?

Béatrice : « On fait les enveloppes. Ensuite, les parents les regardent pour vérifier si elles sont correctes. Puis les parents, des fois avec moi, on va les poster au bureau de poste. Ensuite, elles se font livrer par le facteur. »

Est-ce que les bénéfices sont réinvestis ? Autrement dit, qu’est-ce que vous allez faire avec l’argent que vous allez gagner ?

Sophie : « On va aller au cinéma avec la moitié de l’argent. L’autre moitié, on va la donner à Ciel et Terre [un OBNL environnemental de Longueuil]. Et aux parents de Béatrice [pour les rembourser]. »

Jusqu’à présent, l’entreprise est-elle satisfaite des résultats ? Autrement, dit, êtes-vous contents ?

Julien : « Oui, on est vraiment contents, parce qu’on a eu une entreprise, et on s’amuse beaucoup à faire ça dans la classe. »

Visite de l’usine

En ce 28 février, les cinq machines-outils de WowÉcolo – des planches bordées de clous – sont disposées sur une chaîne d’assemblage, à l’arrière du local. Une fois la matière première taillée en bandes, celles-ci sont tressées sur ces planches en petits tampons carrés d’environ 10 cm de côté.

La cadence de production est infernale. « En faire tout un, pour moi, ça prend quatre minutes », commente Océane, qui en fait la démonstration.

Sur le site transactionnel de WowÉcolo, les clients peuvent également faire un choix parmi 26 illustrations, qui seront reproduites à la main sur des cartes à planter par des ouvriers spécialisés.

Le service de graphisme de l’entreprise compte de talentueux artistes comme Mya, qui a créé certaines des illustrations les plus prisées des acheteurs, notamment un éclatant cardinal.

Le tableau de production, épinglé à l’arrière du local, montre que sept commandes attendent d’être terminées, qu’aucune n’est à l’étape de la vérification, alors que quatre autres sont prêtes à être expédiées.

Puisque la question environnementale est au cœur de l’ADN de l’entreprise, WowÉcolo a voulu compenser le transport des cartes à planter, fabriquées à Seattle, en finançant la plantation d’arbres avec l’organisme Carbone boréal de l’UQAC. « Carbone boréal a calculé que ça prend seulement trois arbres à planter, informe Yaromir. Avec ça, on a un certificat de plantation, qui dit la localisation de nos arbres. »

Une étude d’étalonnage approfondie a permis à WowÉcolo de se distinguer de la concurrence. « Pour les cartes à planter, il y a déjà une autre classe qui en faisait aussi, explique Louis-Félix. La différence, c’est que nous, on les faisait à la main et eux, ils faisaient juste les acheter et les revendre plus cher. Eux, ils ne faisaient pas de rabais. Nous, on a décidé : une pour le même prix, mais quand on augmentait le nombre, on avait un rabais. »

Des objectifs de performance ont été rapidement fixés. « On avait dit que chaque élève devrait avoir comme deux clients chacun, au début, indique Anabelle. Maintenant, on commence à en avoir plus. »

En effet, un mois après l’ouverture du site, les résultats sont tangibles. « On a 55 commandes », constate sobrement Jordan, devant le tableau des ventes. « On a 1274,84 $. Sur Facebook, on a 90 abonnés, puis sur Instagram, on en a 66. »

Un système de boni stimule d’ailleurs la performance du service des ventes. « La personne qui a le plus de clients va gagner une surprise », indique encore Anabelle.

Comme plusieurs entreprises en démarrage, les jeunes associés profitent des conseils de mentors. Outre l’enseignante Véronique Brisebois, deux parents, Thierry, stratège en marketing numérique, et Natacha, versée en artisanat, ont encadré la mise sur pied du site transactionnel et l’organisation de la production.

« J’apprends beaucoup dans ça, je ne connaissais rien dans l’entrepreneuriat, commente Véronique Brisebois. Pour moi aussi, c’est un apprentissage. »

Le site assure que les commandes sont expédiées en cinq jours ouvrables ou moins. « Nous sommes conscients que ce délai de traitement est inhabituel pour un site de commerce électronique, mais nous confectionnons avec amour vos articles lors de nos périodes libres en classe », y précise-t-on.

Un service à la clientèle soigné permet à WowÉcolo de concurrencer Amazon sur son terrain. « Chaque fois qu’on envoie des cartes ou des tawashis, on met des petits mots de remerciement », indique Émile.

Ces petites attentions se traduisent par la satisfaction unanime des consommateurs. Pour l’ensemble du seul commentaire sur le site (écrit par un certain Thierry), l’évaluation moyenne est de 5/5.

Épilogue

Les jeunes entrepreneurs devraient retourner en classe le 25 mai prochain. « Malheureusement, avec les mesures sanitaires et les règles de distanciation sociale, nous ne pourrons plus continuer le projet WowÉcolo », nous a écrit leur enseignante Véronique Brisebois, le 5 mai. « Nous allons faire les comptes et remettre la moitié des profits à l’organisme environnemental Ciel et Terre comme prévu. Pour ce qui est de l’activité “récompense”, nous allons la réaliser dès qu’il nous sera possible de nous rassembler, l’an prochain ou même lorsque les élèves seront en 6e année. »

C’est aussi une des leçons de l’entrepreneuriat : même si des circonstances adverses peuvent contrarier les plus beaux efforts, l’expérience n’est jamais perdue.

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