Derrière la porte

La femme démunie

Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.

Cette semaine : Nicole*, 64 ans

Nicole n’a connu qu’un homme dans sa vie. Aujourd’hui célibataire, après des décennies de mariage, elle ne sait plus comment faire. Comment chercher, comment trouver, comment aborder. Quoi dire, encore moins comment être. Entretien avec une femme démunie, quoique libre.

« J’aimerais trouver un genre de personne comme dans Si on s’aimait. Comme une mère. Qui m’offrirait un accompagnement : “OK, à ton rendez-vous, il faut dire telle affaire.” Parce que je me sens vraiment dépourvue… », laisse-t-elle tomber, d’emblée.

Pourtant, au premier regard, rien n’y paraît. À bientôt 65 ans, Nicole, les cheveux teints blonds coupés au carré, bien placés, les ongles manucurés, a tout l’air d’une femme accomplie. Elle nous accueille d’ailleurs dans son coquet condo de la Rive-Sud, décoré avec goût, une table dressée pour nous, au cas où.

« Je pars de scratch »

Elle nous a écrit en réaction au témoignage d’un certain Philippe*, mal pris après 25 ans de mariage avec la mère de ses enfants, qui a finalement fait appel à un coach en séduction pour s’armer pour sa nouvelle vie d’homme séparé.

Disons que Nicole, aussi, se sent mal prise. Et c’est au fil de l’entretien qu’on la découvre effectivement démunie. Fragile. En manque d’« outils ». « Je suis une personne timide. Je n’ai jamais séduit de ma vie. On dirait qu’il me manque une maturité… »

« Je pars de scratch, moi là ! […] J’ai découvert la sexualité avec mon mari. J’avais 20 ans. J’ai eu un homme dans ma vie : c’est lui ! »

— Nicole

Au lit, les premières années n’ont pas été mémorables. En fait, les 20 premières années ont été plutôt ordinaires. « Je faisais mes devoirs. Je ne jouissais pas. Je ne me masturbais pas. Mon but : satisfaire ses besoins à lui. Moi, je n’en avais pas », confie-t-elle sans filtre, et le plus naturellement du monde.

Au bout de 20 ans et une fois les enfants devenus grands (parce que, évidemment, ils ont eu des enfants), elle décide de mettre fin à la relation qu’elle dit ici « toxique ». Son mari n’était pas violent physiquement, précise-t-elle, mais « verbalement ». On comprend qu’elle ne veut pas s’épancher sur le sujet. Elle nous en dira davantage plus loin, mais à ce moment-ci de l’entretien, Nicole nous confie seulement avoir atterri alors en maison d’hébergement, quelque part autour de ses 40 ans.

C’est là, et dans les mois qui ont suivi, qu’elle a commencé à grandir. À s’épanouir. Même à s’émanciper. Pensez-y : elle a ouvert à ce moment son tout premier compte en banque. « Je me sentais comme une voleuse ! » Une voleuse ? « Mon mari me disait toujours : “Tout est à toi.” Mais tout ce qui était à moi, c’était à nous. Et ce qui était à nous était à lui. Donc je n’avais rien ! » On commence à se faire une idée du portrait.

Mais la vie est ainsi faite qu’elle nous réserve parfois des surprises. Quatre mois plus tard, Nicole croise son (ex) mari. Contre toute attente, il se fait tout à coup « charmant ». Il la séduit. Carrément. « Comme dans les films : il me caresse les jambes, me dit que je suis belle, on s’embrasse dans un stationnement, et il me demande s’il peut venir chez moi. »

Vous devinez la suite ? Coup de théâtre : pour la toute première fois de sa vie, Nicole jouit. « J’avais un grand bain, raconte-t-elle. Alors on a pris un bain. Des choses qu’on n’avait jamais faites. […] Je me suis épanouie. Comment te dire ça ? C’était un éveil : on a appris à danser le tango ensemble. À se synchroniser. Et je pense qu’il aimait ça. » Et visiblement, elle aussi.

« Moi, je me pensais frigide. J’ai découvert que je ne l’étais pas. Lui, je pensais que sa libido était exagérée. Là, c’est devenu équilibré ! »

— Nicole

Sauf que non, contrairement aux films, la lune de miel n’a pas duré. Si, au bout d’un an, Nicole est retournée vivre chez son (ex) mari, rapidement, les choses ont « dégénéré ». « Je l’aimais. J’avais espoir qu’il change et qu’il me suivrait dans mes changements », poursuit-elle, comme pour justifier ce retour.

Quels changements ? Il faut savoir qu’après son séjour en maison d’hébergement, Nicole a voulu se prendre en main, retourner à l’école et se trouver une carrière. Sauf que monsieur n’a pas voulu. « “Qu’est-ce que je vais faire pendant que tu étudies ?” […] Il n’était pas content que je ne sois pas là pour lui… »

Après les reproches ont suivi les « crises ». « Il était la victime. Moi, le bourreau », résume Nicole, à la voix par ailleurs toute douce, tout à coup toute petite dans son grand fauteuil de salon.

Une autonomie « durement gagnée »

Paradoxalement, sexuellement, tout continue de rouler. « J’analyse : peut-être que c’était l’espoir qu’il change ? C’est sûr que des fois, après l’amour, il y avait des chicanes. » À quel sujet ? « Tous les sujets. » Le sexe ? « Non, ça, c’était avant notre première séparation… »

Elle s’ouvre enfin : c’est ici, à ce moment précis, qu’elle nous révèle qu’il l’a en fait trompée à répétition. Il y a des années, quand les enfants étaient bébés. « J’en aurais épais comme ça à te raconter. Ça brasse », dit-elle, les yeux tout à coup embués.

On ose : et elle, l’a-t-elle trompé ?

« Moi, j’ai eu un seul homme. Je pense que je suis une nounoune. Je vais pleurer. Je ne peux pas regretter de ne pas l’avoir fait, même aujourd’hui, je ne peux pas entrer en relation. Je ne sais pas comment faire ! »

— Nicole

C’est d’ailleurs précisément l’objet de notre rencontre.

Pour faire court, disons qu’elle a fini par le quitter et s’est officiellement retrouvée divorcée, il y a cinq ans, à 60 ans.

Elle essuie ses yeux et enchaîne, non sans une pointe d’humour. Parce que oui, si vous voulez savoir, elle a essayé de rencontrer. Elle s’est même inscrite sur un réseau de rencontres. « Quand ça fait 35 ans que tu es avec un homme, tu ne te vois pas vieillir. Et là tu arrives sur un site de rencontres et tu vois les hommes de 60 ans : my God ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Moi, j’ai cet âge : me voir, voir des hommes de cet âge, my God ! »

Elle reprend son sérieux et poursuit : « J’ai peur, dit-elle, en toute sincérité. Je ne me sens pas désirable pour un homme. Il y en a plein d’autres qui sont plus belles. […] Oui, je m’épanouis, mais j’ai un passé lourd. »

Être une femme célibataire à son âge, croit-elle, c’est louche. « C’est triste. Une femme célibataire, on croit qu’elle a une carence quelconque. » Pourtant, comment diable trouver l’âme sœur ? redemande-t-elle. « Je vais prendre le premier venu ? Je vais me refaire ça ? Un chum que je n’aime pas ? J’ai fait ça assez longtemps… Non, maintenant, je l’ai, mon autonomie. Durement gagnée. »

D’ailleurs, parlant d’autonomie, Nicole a acheté un vibrateur. « Maintenant, j’ai un ami, sourit-elle. Il est bien gentil, il fait ce que je veux. Mais il ne me donne pas de tendresse… »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.