Chronique

La compétence

Laissons de côté les enjeux de justice cosmique, si vous voulez bien.

Peut-être que vous pensez que les voyageurs incapables de réserver un hôtel pour leur quarantaine sont responsables de leur malheur. Peut-être, au contraire, les croyez-vous victimes des messages confus d’Ottawa depuis le début de la pandémie.

Sur le plan du karma, la question est intéressante. Mais il y en a une plus terre à terre : pourquoi nos gouvernements ont-ils tant de difficulté à créer un programme efficace ?

Cette fois, personne ne peut plaider la surprise. Depuis des mois, on sait que les snowbirds migreront pour l’hiver et qu’il faudra gérer leur retour. Tout comme celui des autres voyageurs, partis pour des raisons essentielles ou non.

Le fédéral a pris un mois pour réfléchir à sa réponse, puis un autre mois avant de la mettre en vigueur.

Pour réserver la chambre, le service d’appel a été sous-traité à Global Business Travel Canada, qui appartient à American Express.

Au lancement, vendredi, le service ne répondait pas à la demande. Il semblait manquer de téléphonistes. Les voyageurs attendaient pendant trois heures, puis perdaient la ligne, et recommençaient.

Si l’histoire s’arrêtait là, je n’en ferais pas un texte. Mais le problème est plus profond. Il porte sur la compétence de l’État.

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Depuis le début de l’année, les voyageurs doivent obtenir un test négatif 72 heures avant leur départ.

De nouvelles contraintes ont ensuite été ajoutées. À l’arrivée au Canada, il faut faire un autre test. Et les voyageurs doivent maintenant en attendre le résultat en séjournant dans un des hôtels désignés par la Santé publique, à leurs frais. S’il est négatif, ils retournent chez eux terminer leur quarantaine. S’il est positif, ils la font dans un lieu désigné par la Santé publique.

À cause des retards téléphoniques, des gens vont manquer leur vol, avec les coûts que cela implique.

Pire, d’autres pourraient passer entre les mailles du filet. Il n’est pas encore nécessaire de montrer une réservation d’hôtel avant d’embarquer dans un avion pour le Canada, et à l’arrivée, une personne mal intentionnée peut filer chez elle.

Pourtant, cela fait des mois que le manque de surveillance de la quarantaine à domicile est dénoncé.

Je répète ma question : pourquoi est-ce si pénible de gérer un programme ?

Après tout, ce n’est pas un dossier où le fédéral est confronté à l’inconnu. Ni où il doit trancher en fonction d’informations incomplètes et d’hypothèses invérifiables. Il n’est pas non plus victime d’erreurs passées qui sont longues à corriger, comme le manque d’enseignants.

Le dossier des voyageurs était prévisible, et même s’il est complexe, il ne constituait pas une mission impossible.

Le Canada, un pays du G7, s’en est pourtant remis à une multinationale pour les appels téléphoniques, sans offrir de réservations en ligne.

Ce n’est pas le fiasco Phénix, ce système de paye sous-traité à IBM qui a coûté 1 milliard de dollars à Ottawa, mais c’est un autre petit cas de gestion cahoteuse.

Le fédéral n’est pas seul.

Québec a aussi mal paru dans les derniers mois, entre autres avec le tutorat – le programme est arrivé en retard et la confusion régnait encore au jour 1. Et il y a la bureaucratie qui empêche de créer des places en garderie, face à un ministre de la Famille passif.

Je ne décline pas ces ratés pour le plaisir de distribuer des blâmes. Ces cas m’intéressent car ils révèlent un enjeu trop souvent escamoté dans nos débats : la compétence.

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La gauche critique souvent la dérive « managériale ». L’application des méthodes de l’entreprise privée à la politique, avec ses exigences comptables de résultats. Comme si la démocratie n’était qu’une technique et que les idées n’importaient plus.

Il y a sans doute beaucoup de vrai là-dedans.

Mais inversement, les idées ne suffisent pas. Il faut aussi être capable de les mettre en pratique. De trouver les moyens pour arriver à ses fins.

La gestion publique est une discipline en soi, où tous ne brillent pas également…

Cela fait peu l’objet de débats en campagne électorale, tout simplement parce qu’il est difficile d’évaluer en amont la compétence.

Mais au moins, il faudrait la contrôler en aval. Avoir un minimum de responsabilité.

La paye Phénix, le tutorat à l’école, la création de places en garderie et le retour des voyageurs ont quelque chose en commun : le ministre responsable paraissait à la remorque de sa machine, et il a gardé la confiance de son patron.

Pour être juste, d’autres programmes de la pandémie s’avèrent des réussites. Mais apprend-on des succès comme des erreurs ? Et surtout, les fautifs devront-ils rendre des comptes ?

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