N’arrosez pas cet incendie

Dans l’histoire des insultes, on a vu pire.

Lundi, Justin Trudeau a ironiquement demandé à un manifestant s’il ne devrait pas plutôt « être en train de déranger un hôpital ». C’était baveux, un tout petit peu, à peine. Après tout, le chahuteur venait d’injurier sa femme et l’interrompait sans cesse.

Mettez-vous à sa place. Après des semaines à essuyer les menaces et les attaques délirantes, qui aurait gardé son calme ?

Autant à Ottawa qu’à Québec, des politiciens me confient avoir carrément peur. Pour la première fois de leur carrière.

Non, le problème n’est pas le ton de M. Trudeau durant la campagne. C’est la campagne elle-même.

En faisant de la vaccination obligatoire et du passeport vaccinal des enjeux électoraux, M. Trudeau a ajouté quelques gouttes d’huile sur un incendie qui lui chauffait déjà les sourcils.

Certains l’encourageaient même à le faire. Le 11 août, Peter Donolo, ex-directeur des communications de Jean Chrétien, suggérait dans le Globe and Mail une idée de « génie » : que les libéraux utilisent la vaccination comme prétexte pour réclamer un mandat majoritaire.

Le chef conservateur Erin O’Toole devrait courtiser à la fois les gens vaccinés et sa minorité de sympathisants réfractaires. Bref, il serait piégé.

Voilà l’idéal « casus belli », écrivait ce Prince bénévole.

Partout au pays, des médecins se sont écrasé la paume dans le front. Non, pitié ! Ne faites pas ça. Ne politisez pas davantage les vaccins.

M. Trudeau, comme tant de premiers ministres avant lui, est devenu polarisant. Le risque de s’associer aux vaccins était donc prévisible. Ceux qui ne l’aimaient pas allaient s’opposer encore plus au passeport vaccinal ou à la vaccination obligatoire des fonctionnaires.

Rien de cela n’était nécessaire.

M. Trudeau aurait pu annoncer la vaccination obligatoire dès juillet. Et pour le passeport vaccinal, il n’avait qu’à appuyer les provinces qui songeaient à le faire elles-mêmes.

La manœuvre s’est retournée contre les libéraux. Sur le plan de la santé publique, rien n’a été obtenu. Et sur le plan stratégique, ce n’est pas mieux. M. O’Toole avait finalement une position pas trop éloignée de celle des libéraux.

Depuis, la campagne se poursuit dans un mélange d’ennui et de confusion. Elle risque de se terminer avant que l’on comprenne pourquoi elle a commencé.

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Je ne veux pas trop blâmer celui à qui on lance des pierres ni exagérer l’influence de la campagne électorale.

La rage de la minorité bruyante existait bien avant la COVID-19. Ne l’oublions pas, il y a 10 ans, Pauline Marois a été victime d’un attentat politique. J’ai aussi encore en tête les troublantes images du rassemblement libéral à Mississauga, le 19 octobre 2019. M. Trudeau y est monté sur la scène avec un gilet pare-balles sous sa chemise. Des policiers en civil le protégeaient en cachant un fusil d’assaut dans leur sac à dos.

Et bien avant la campagne électorale, la dérive violente faisait peur. Depuis le début de la pandémie, des gens ont décroché de la réalité. Ils sont devenus partisans d’un individualisme extrême. Ils sont violents. Radicalisés. Avec eux, la discussion rationnelle paraît impossible.

Le mouvement antivaccin a plusieurs visages. Je n’en ferai pas un portrait-robot ni une psychanalyse. Mais au minimum, plusieurs ont en commun leur ras-le-bol face au système actuel. Alors ils appuient des partis anti-système comme ceux de Maxime Bernier et d’Éric Duhaime. À défaut d’approuver leurs « solutions », ils partagent leur ressentiment.

Ce ressentiment ne vient pas de nulle part. Ils se sentent impuissants. Ils croient que les dirigeants se foutent d’eux. Et que ces dirigeants eux-mêmes peinent à régler les maux de notre monde complexe. Pierre Paradis, ex-ministre de l’Agriculture du Québec, ne disait-il pas que Monsanto était plus puissante que son gouvernement ?

Je ne veux ni généraliser ni surintellectualiser. Disons seulement que ces gens ne viennent pas tous de l’extrême droite, ni même de la droite. Par exemple, Éric Duhaime récolte aussi les appuis d’ex-libéraux et péquistes. Et bien sûr, comme Maxime Bernier, il attire beaucoup de gens qui avaient décroché de la politique.

Si je le rappelle, c’est pour relativiser la responsabilité individuelle des chefs fédéraux dans cette crise de confiance. Et aussi pour insister sur l’importance de ne pas l’aggraver. Et enfin, de faire la différence entre les factions violentes antivaccins et la minorité de gens réfractaires mais récupérables.

M. Trudeau et ses adversaires ont exhorté d’une même voix la population à se faire vacciner. C’est bien, mais cela ne suffira pas.

Certaines évidences doivent être rappelées.

Après avoir sondé durant la pandémie près de 400 000 citoyens de huit pays, le psychologue Michael Bang Petersen en est venu à la conclusion suivante : le meilleur prédicteur du taux de vaccination est la confiance face aux élus et leur gestion de la pandémie. Et la transparence renforce cette confiance. Son étude démontre aussi que le fait de miser sur le devoir moral de se faire vacciner serait plus efficace que de faire appel à l’intérêt individuel. D’où le succès de sociétés au réflexe collectiviste.

Ce qui nous ramène à nos chefs fédéraux. Pour la campagne, il est trop tard. On ne peut qu’en espérer la fin. Mais pour la suite, il faudrait baisser le ton et en dire autant que possible à la minorité récupérable de manifestants. Tout en sachant qu’avec les autres, le dialogue est devenu impossible.

Sinon, mon conseil, ce serait de leur souhaiter bonne chance. Car c’est un sale temps pour être politicien.

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