Colombie

La paix n’arrête pas les violences

La signature de l’accord de paix entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), il y a quatre ans, n’a pas stoppé les massacres de civils et de leaders des droits de l’homme au pays. Loin de là. La situation a même empiré en pleine pandémie de COVID-19. On a recensé pas moins de 90 massacres en 2020, qui ont coûté la vie à 385 personnes. Du jamais-vu depuis 15 ans.

UN REPORTAGE DE NOTRE COLLABORATRICE SARAH NABLI

Un avenir inquiétant

Les massacres sont devenus monnaie courante en Colombie. Après la démobilisation des FARC et leur départ de certaines régions, les groupes armés ont récupéré des territoires historiquement contrôlés par la guérilla marxiste et sèment la terreur en multipliant les assassinats, sur fond de trafic de drogue.

Il est environ 1 h 30 du matin sur l’avenue El Rio à Santa Marta, ce lundi 21 décembre, quand deux hommes armés surgissent à moto et tirent sur trois jeunes personnes, deux hommes et une femme. Ils mourront sur le coup alors qu’ils se trouvaient là au mauvais endroit au mauvais moment, n’apparaissant dans aucune affaire illégale. Quelques jours plus tôt, le groupe paramilitaire « Las Autodefensas Conquistadores de la Sierra Nevada » avait lancé une série de menaces sur la troisième ville de la côte caribéenne colombienne pour asseoir son autorité sur la région.

C’est le 87e massacre de l’année – qui en comptera 90 – recensé par Indepaz, l’institut d’études pour le développement et la paix. L’ONG qualifie de massacre l’homicide d’au moins trois personnes sans défense. Un triste décompte et des histoires devenues monnaie courante dans la presse et dans le quotidien des Colombiens.

Nombre record de massacres depuis 15 ans

Depuis 2016 et la signature de l’accord de paix entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), 1091 leaders sociaux et des droits de la personne ont été assassinés, selon Indepaz. Et alors que l’année 2020 est montrée en exemple par le gouvernement colombien comme une année historique pour la baisse des homicides en général depuis 40 ans, liée essentiellement au confinement, les meurtres des leaders (307), d’anciens combattants des FARC (249) et surtout le nombre de massacres n’ont fait qu’augmenter.

Alors qu’ils avaient fortement baissé depuis 15 ans, pendant tout le processus des négociations des accords de paix, en 2020, les massacres se sont intensifiés. « Il est encore trop tôt pour savoir si la pandémie est l’une des causes. Mais elle a permis à un certain nombre d’acteurs de consolider leur contrôle sur des territoires alors que les forces de l’ordre se consacraient à gérer la pandémie et les près de six mois de confinement. Ce qui est sûr, c’est que la tendance des assassinats de leaders et les massacres continue et c’est un signe très inquiétant pour le futur », explique le politologue français Frédéric Massé, installé en Colombie depuis 23 ans.

« Nous avons déjà beaucoup souffert pendant des décennies. Depuis une dizaine d’années, le pays se relevait, il y avait de plus en plus de touristes, et c’était bon pour notre image et l’économie, mais aujourd’hui, avec la pandémie et cette insécurité, l’avenir nous fait peur », remarque aussi Eduardo Molina, gérant d’un restaurant à Medellín.

Aux quatre coins du pays, les massacres rappellent les heures les plus sombres du conflit armé entre le gouvernement et les FARC. Sauf qu’ici, ce sont différents groupes qui sont impliqués : des paramilitaires, des narcotrafiquants, des guérillas comme l’ELN ou les dissidents des FARC. La plupart ont des activités criminelles, d’autres y ajoutent des revendications politiques et sociales.

« Les massacres ont toujours existé, mais aujourd’hui, ils sont utilisés pour semer la terreur, ils sont liés au narcotrafic. »

— Frédéric Massé, politologue

L’autre guerre

Après la démobilisation des FARC et leur départ de certaines régions, les groupes armés ont récupéré des territoires historiquement contrôlés par la guérilla marxiste.

« En 2016, l’État n’a pas assez investi ces régions pour éviter cette récupération », déplore Max Yuri Gil Ramírez, sociologue et coordinateur régional de la Commission pour la Vérité.

« Il faudrait une présence intégrale, pas seulement militaire ou répressive, mais installer des écoles et des centres de santé. Aujourd’hui, 20 % des villages colombiens seraient affectés par la violence. »

— Max Yuri Gil Ramírez, sociologue et coordinateur régional de la Commission pour la Vérité

À Ituango, par exemple, un petit village de plus de 7000 habitants encastré dans les montagnes de la Cordillère des Andes occidentale, et surtout ancien fief historique des FARC, les paramilitaires se disputent le contrôle du territoire. Edilberto Gomez Rueda, un vieil homme frêle de 66 ans, a vite déchanté avec la « paix ». « On a cru qu’avec elle, la violence allait s’arrêter, mais c’est le contraire, la situation a empiré. Pour l’instant, les paramilitaires sont dans un processus de contrôle social et psychologique. Ils assoient leur pouvoir à travers la peur. Ils viennent à nos réunions communautaires. Quand les FARC vont partir définitivement, ça va être encore pire pour nous, car la police et l’armée, qui les protégeaient, vont déserter avec eux. »

Dans la région du Catatumbo, dans le nord-est du pays, deux guérillas, l’ELN et l’EPL, s’affrontent pour le contrôle de ce territoire à la frontière du Venezuela, zone réputée pour sa production de feuilles de coca. Selon l’ONU, 10 000 personnes ont été déplacées. La violence n’est pas près d’être endiguée puisque le narcotrafic ne s’est jamais aussi bien porté. La Colombie produit 70 % de la cocaïne qui circule dans le monde.

Mais c’est la région du Cauca, au cœur du pays, qui préoccupe les observateurs. Entre cultures illicites de coca et de cannabis et exploitations minières illégales, elle compte le triste record de 94 assassinats de leaders des droits de l’homme et 13 massacres cette année. La communauté des autochtones Nasa a été l’une des plus touchées du pays. « Nous continuons à dénoncer cette violence systématique contre ceux qui font partie des communautés et qui en sont les autorités », a déclaré le coordinateur des droits de l’homme du CRIC (Conseil régional indigène du Cauca), Joe Sauca, le 14 décembre dernier à la suite de l’homicide d’un jeune chef de la garde indigène.

En octobre dernier, 10 000 autochtones avaient marché jusqu’à Bogotá pour dénoncer la violence et les crimes impunis. Ils avaient demandé à rencontrer le président Iván Duque, en vain. L’Organisation nationale indigène de Colombie (ONIC) déplore que plus de 170 autochtones aient été assassinés depuis l’arrivée au pouvoir d’Iván Duque en 2018.

Une réforme qui tarde à se mettre en place

Quatre ans après leur signature, les accords de paix semblent au point mort.

Les quelque 13 000 anciens combattants des FARC ont rempli leur contrat : ils ont rendu leurs 8000 armes, ils se sont regroupés dans les zones de transition et se sont engagés à suivre des programmes de réinsertion à la société. Les responsables se sont lancés en politique, neuf d’entre eux siègent aujourd’hui au Congrès. Ils appellent régulièrement le gouvernement conservateur d’Iván Duque à respecter les engagements des accords.

« La paix n’aura pas d’avenir sans la mise en œuvre de la réforme agraire qui doit donner des terres aux anciens guérilleros. »

— Pastor Alape, sénateur des FARC

Une réforme qui tarde à se mettre en place alors qu’elle était le premier chapitre des accords…

« Il y a une réticence de la part du gouvernement conservateur et de certaines élites politiques et économiques à mettre en œuvre les accords. Le gouvernement tient un discours rhétorique en faisant des annonces, mais dans la pratique, il fait le strict minimum », explique Max Yuri Gil Ramírez. Pour le sociologue, le gouvernement montre systématiquement du doigt les narcotrafiquants responsables de tous les maux de la Colombie, mais il a abandonné, par exemple, le programme de substitution des cultures illicites.

Mais les points des accords de paix les plus critiqués sont ceux relatifs aux 8 millions de victimes qui n’ont pas été respectés par l’État. Les associations colombiennes pour la paix tirent la sonnette d’alarme. Selon le Programme des droits de l’homme et de la paix de l’association « Region » en Antioquia, « il n’y a eu aucune avancée sur les droits et l’indemnisation des victimes comme des déplacés qui étaient prévus dans l’accord ». Seule la Juridiction spéciale pour la paix (JEP) a commencé à juger les crimes commis par les deux camps, guérilla et militaires, depuis juillet 2018.

Vers une paix mafieuse ?

La ville de Buenaventura, essentiellement afrocolombienne, sur la côte pacifique, semble replonger dans ses démons du passé.

Pendant quelques années, l’ancienne ville la plus violente de Colombie a vu les bandes criminelles diminuer et s’éloigner en périphérie. « Avec la pandémie, elles sont de retour. La ville est entre leurs mains. Les commerçants sont leurs relais, pour blanchir l’argent, mener des extorsions et maintenir les frontières invisibles qui nous empêchent d’aller d’un quartier à un autre ! On a l’impression de revenir aux années 2000 quand les paramilitaires tenaient la région du Pacifique », raconte une leader afrocolombienne sur place qui souhaite garder l’anonymat après avoir reçu de nombreuses menaces.

La Colombie semble donc replonger dans la violence. « Nous sommes dans un moment mi-guerre, mi-paix. L’ensemble du territoire n’est pas homogène. Il y a des régions en guerre où la paix semble loin. C’est une phase de stabilisation, une paix mafieuse », conclut le politologue Frédéric Massé. Pour Max Yuri Gil Ramírez, l’espoir va venir de la prochaine élection présidentielle – prévue en 2022 – « si on change de gouvernement, on pourra peut-être sauver les accords de paix ».

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