Chronique

Il faut qu’on parle de violence conjugale

Il se souvient des larmes de sa mère.

Il se souvient de ses ecchymoses.

Il se souvient de cette peur, enfant, lorsque son père se mettait à frapper.

Il se souvient surtout du lourd silence qui suivait.

Longtemps, Anthony Calvillo a refusé de parler du foyer violent dans lequel il a grandi. Le sujet était tabou, me dit l’ancien quart-arrière des Alouettes de Montréal.

« On nous enseignait à rester silencieux et à accepter ce qui se passait à la maison, un point c’est tout. »

La vague récente de féminicides a poussé l’ambassadeur des Alouettes à, plus que jamais, briser ce silence.

À l’instar du premier ministre François Legault et du mouvement « Parle à tes boys », Anthony Calvillo ne veut plus se taire. Comme coach, comme père, comme homme de 48 ans qui a travaillé fort pour ne pas reproduire la violence qu’il a connue, il sent le besoin de raconter son histoire. Pour dénoncer ce fléau. Pour inciter les gens à en parler et à demander de l’aide. Pour témoigner du fait que le cycle de la violence n’est pas une fatalité.

« Ce que je veux surtout dire, c’est que peu importe le milieu dans lequel on a grandi, on a la capacité de changer. »

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Né à Los Angeles, Anthony Calvillo a grandi à La Puente, à 30 km à l’est de la mégapole californienne. Son père, alcoolique et violent, travaillait dans un entrepôt. Sa mère était femme au foyer. « Nous menions une vie assez ordinaire. Mais il y avait ces week-ends où mon père buvait trop et, tout d’un coup, tout devenait si chaotique… »

Enfant, il se rappelle ces jours où il rentrait à la maison pour trouver sa mère en pleurs, couverte de bleus.

« Ma mère me dit que cela a commencé peu de temps après leur mariage. Au début, cela se produisait quand les enfants n’étaient pas à la maison. »

À partir de l’âge de 10 ans, les souvenirs sont plus vifs encore. Son père ne se cachait plus, même en présence des quatre enfants de la famille.

« On était dans une autre pièce et tout d’un coup, on entendait tout ce tumulte. On savait ce qui se passait et on avait peur. On se demandait : qu’est-ce qu’on fait ? »

— Anthony Calvillo

En désespoir de cause, on appelait la police. « Les policiers sont venus à la maison plusieurs fois. Ils emmenaient mon père. Et quelques jours plus tard, il revenait. Et on reprenait notre vie normale en attendant un autre épisode. »

Un jour, le grand frère d’Anthony, qui avait 13 ans, a confronté son père. « On était dans une autre pièce. On avait entendu l’agitation et les coups. Mon frère s’est interposé entre mon père et ma mère. Il s’est planté devant mon père et lui a dit : “Ça suffit ! Tu ne fais plus ça !” »

Quelques semaines plus tard, leur père a quitté le foyer. « Il ne faisait plus partie de notre vie à temps plein. Il se pointait une fois de temps en temps. »

S’en est suivie une période difficile pour la famille, libérée de la violence, mais accablée par la pauvreté. « Mon père était le pourvoyeur familial. Du jour au lendemain, on n’avait plus ce soutien. Ma mère a dû travailler à temps plein, ce qui était tout un défi parce qu’elle devait le faire tout en élevant quatre enfants de moins de 13 ans. »

Pour s’en sortir, la famille a dû recourir au programme fédéral de bons alimentaires (food stamp program). « Nous avons eu la chance de pouvoir rester dans notre maison, mais il a fallu beaucoup d’aide du gouvernement et de membres de notre famille. »

Dès lors, le jeune Anthony avait un objectif : ne pas devenir comme son père.

« Comme enfant, je savais que ce qui se passait n’était pas correct. Au plus profond de mon cœur, je savais que je ne voudrais pas ça pour ma famille. »

— Anthony Calvillo

Comment y arriver ? Anthony Calvillo a trouvé son salut dans le sport et dans les modèles inspirants qu’il a croisés sur son chemin. Notamment son coach de football à l’université. « Il me disait : “Anthony, si c’est ce que tu veux à l’avenir, tu as la capacité de changer les choses. Tu peux briser le cycle et faire ce que tu veux.” »

Son coach ne l’inspirait pas seulement par ses paroles, mais aussi par sa façon d’agir. « Il m’invitait chez lui. Je soupais avec sa famille. On discutait à table. Je voyais son interaction avec ses enfants, comme il leur disait qu’il les aimait, prenait des nouvelles et se souciait d’eux. Ça m’a vraiment ouvert l’esprit. Je me suis dit : “Wow !” »

Père de deux filles de 13 et 15 ans, Anthony Calvillo leur a parlé de son enfance douloureuse l’année dernière, en s’assoyant avec elles pour regarder un documentaire sur son parcours où il abordait pour la première fois le sujet, en 2012. « On parle souvent à la maison de la façon dont elles doivent être traitées, respectées. »

Mais là encore, comme avec son coach, les gestes et la façon d’être en disent encore plus que les mots. « L’exemple vient de moi. Comment je traite ma femme. C’est leur premier indicateur de la façon dont un homme doit traiter une femme. »

Il faut aussi parler de violence conjugale entre hommes, dans les vestiaires. Comme coach des Carabins de l’Université de Montréal, il s’efforce aussi de le faire – même si, pour l’heure, les réunions par Zoom ont pris le pas sur le vestiaire.

« Je coache de jeunes hommes de 18 à 25 ans. Si le sujet surgit, je vais parler de mon expérience, leur donner mon opinion… »

Ce rôle de leader positif, il le prend très au sérieux.

« Si on est dans une position de leadership, il faut vraiment réfléchir au message qu’on envoie. Parce qu’on a le pouvoir d’influencer les jeunes hommes, la façon dont ils se voient, leurs valeurs… J’ai toujours ça à l’esprit. »

— Anthony Calvillo

Après huit féminicides en huit semaines au Québec, Anthony Calvillo sent l’urgence de dire, comme son frère l’a fait à 13 ans : « Ça suffit ! »

« Peu importe l’âge qu’on a et ce qu’on a fait, on a la capacité de changer. La première chose à faire, c’est de demander de l’aide pour changer sa vie et celle des gens autour de soi. Il n’est jamais trop tard. »

Besoin d’aide ?

Si vous êtes victime de violence conjugale, vous pouvez appeler SOS violence conjugale au 1 800 363-9010 (ligne sans frais 24/7)

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