Le petit savon glissant d’Hôtel

En langage de soap, partez ici la musique hyper dramatique, la nouvelle série feuilletonnante Hôtel de TVA serait l’enfant illégitime des productions O’ et Nuit blanche, qui aurait été conçu après une nuit aspergée de champagne, de cocaïne et d’adultère, dans les draps de satin d’un chic établissement de Montréal.

Et oui, cet Hôtel renferme des intrigues de mort suspecte, des déchirements au sein d’une riche famille dysfonctionnelle, des McMaisons décorées en blanc et crème, ainsi que des protagonistes aux prises avec des dépendances. Il y a même des jumeaux dans ce téléroman, des jumeaux qui ne sont toutefois ni identiques ni sataniques, hélas.

Hôtel accueille ses premiers clients jeudi à 20 h sur les ondes de TVA avec une histoire qui gagnerait à être pimentée et accélérée. La série installe super bien les dynamiques tordues de pouvoir entre les personnages, mais néglige le côté sulfureux du soap, qui lui confère habituellement son goût si piquant et délicieux.

Il faut que le téléspectateur ressente une sorte de fascination et de plaisir coupable en visionnant un feuilleton savonneux. Du genre : « Mon doux seigneur Jésus, tout ça n’a aucun maudit bon sens, mais j’a-do-re. » Cet ingrédient miracle – et essentiel – manque dans les deux épisodes d’Hôtel que j’ai vus.

Comme si les scénaristes (il y en a cinq) hésitaient à appuyer plus fort sur le clavier de peur de sombrer dans l’exagération. Gâtez-vous, chères auteures, et régalez-nous d’affaires salaces et scandaleuses !

Cela étant dit, Hôtel ne se dirige pas vers la faillite, au contraire. En fait, ce soap est exactement comme O’, mais dans un hôtel-boutique de luxe. N’ayant raté aucun des 174 épisodes des déboires hydrauliques de la famille O’Hara, je ne lèverai pas le nez sur une chambre à cet Hôtel. La suite présidentielle, de préférence, si l’égoïste Guillaume Dumont (Emmanuel Schwartz) ne l’occupe pas, bien sûr.

Ce personnage de Guillaume, 35 ans, manipulateur, gâté pourri et odieux, représente l’archétype parfait du vilain dans un soap. Comprendre : on le déteste au premier regard. Une sorte de Paris Hilton des chaînes Marriott.

Après la mort (accidentelle ?) de sa sœur jumelle Jennifer (Viviane Audet), le méchant Guillaume espère que sa maman Victoria (excellente Nathalie Coupal) lui cédera le poste de Jennifer à la direction générale de l’hôtel familial. Non seulement il espère, mais Guillaume, qui vit sur une allocation de 20 000 $ par mois, s’attend à hériter de facto des clés de ce joyau du Vieux-Montréal, même s’il n’y a jamais bossé.

Sa maman Victoria, une femme distinguée à la mise en plis impeccable, a cependant d’autres plans. C’est Sarah (Marie-Évelyne Lessard), la meilleure amie de Jennifer, que Victoria voit aux commandes de l’établissement. Uh-oh.

Évidemment, ces guerres intestines ébranlent les membres du personnel de l’hôtel, que les scénaristes présentent dans un ballet bien chorégraphié. Car il y en a du monde qui grouille aux étages et sur le plancher. Dans les cuisines, Odile (Olivia Palacci) impose un régime de terreur. Même que son obsession pour les camerises fraîches sonne légèrement faux.

Une femme de chambre, jouée par Ève Lemieux, se débat avec un problème de loterie vidéo et rouspète à propos de la division des pourboires. Vous allez aussi rencontrer le directeur des banquets (Jeff Boudreault), la directrice du marketing (Myriam Fournier), la préposée à l’accueil (Gabrielle Fontaine), le concierge (Guillaume Champoux), le concierge no 2 (Olivier Gervais-Courchesne) et le directeur adjoint (Patrice Bélanger), alias le téteux de service.

À la façon de Downton Abbey et Maîtres et valets, le récit d’Hôtel oppose les personnages qui s’échinent dans l’ombre à ceux qui brillent et flambent leur fric sans compter. Et il s’ajoute une troisième catégorie au scénario : les moins bien nantis qui s’endettent pour vivre comme des vedettes.

Un truc qui accroche dans Hôtel, c’est la vilenie extrême du personnage de Guillaume, ex-drogué et fils à maman élevé à la cuiller d’argent. Il est tellement pourri que tous les gens autour de lui ont l’air effacés, voire plates et rangés. Les intentions du deuxième personnage malveillant, incarné par Christian De La Cortina, restent à éclaircir. On décode difficilement pourquoi il reste en couple avec sa conjointe Sarah, pourtant un des pivots du soap.

Aussi, on croyait à la richesse des O’Hara dans O’ avec leurs immenses maisons clinquantes, leurs rutilantes BMW et leurs vêtements griffés. L’opulence d’Hôtel est moins évidente au premier coup d’œil. Le décor de l’hôtel Dumont, recréé en studio, ne ressemble ni à l’hôtel Saint-James ni au Gault, mettons. Ça manque de faste et d’exubérance.

Avec 24 épisodes d’une heure commandés, on s’entend qu’Hôtel dispose d’une longue période pour charmer ses futurs clients. Et la stratégie de TVA de construire cet Hôtel les jeudis soirs, alors qu’il n’y a pas de compétition en fiction aux autres chaînes, pourrait s’avérer payante.

Malgré quelques réticences, je réserve mon séjour à l’Hôtel, c’est décidé. Et pour citer une pancarte similihumoristique en vente chez Renaud-Bray : prière de ne pas déranger… sauf si vous apportez du vin et faites le ménage, hihihi !

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