Cœur de pirate et son piano

On n’entend pas la voix si singulière de Béatrice Martin sur le prochain album de Cœur de pirate, qui paraît ce vendredi. Que son piano, avec lequel elle a renoué quand sa voix, justement, a eu besoin de repos. L’album instrumental Perséides a été pour l’auteure-compositrice-interprète un moyen de continuer de créer après une opération aux cordes vocales. Entrevue.

Au bout du fil, Béatrice Martin nous surprend lorsqu’elle révèle, avec franchise, qu’elle n’a « jamais fait de piano par envie ». Que c’est un instrument qu’elle « n’[aimait] pas trop, à la base ». Sa mère pianiste lui a fait suivre des cours, dès son très jeune âge, pour qu’elle apprenne à manipuler les touches blanches et noires.

Quand elle s’est mise à créer sa propre musique, le piano l’a accompagnée. Puis est survenu un évènement qui l’a poussée à se rasseoir à son piano en l’abordant différemment. Sans chanter. « J’ai été dans mon studio pendant deux semaines et j’ai joué », résume Béatrice Martin.

L’opération

En octobre 2020, la chanteuse a remarqué que sa voix était souvent plus rauque, qu’elle la perdait même parfois. « Je pensais que c’était à cause de mes allergies », se souvient-elle. À la fin du mois, lors de son passage à l’émission La semaine des 4 Julie, « en chantant, [elle a] vu que quelque chose n’allait vraiment pas ».

Elle s’est rendue chez un ORL le lendemain, s’est fait diriger vers une spécialiste et, assez vite, le diagnostic est tombé : un polype hémorragique à une corde vocale. Une excroissance qui affecte la voix et qu’il faut opérer.

« Je ne comprenais pas. J’avais quand même une bonne technique, ça fait 10 ans que je chante et ça ne m’était jamais arrivé. Je suis un peu tombée des nues, mais finalement, une chance que je l’ai su d’avance. »

— Béatrice Martin

Avec le recul, elle comprend que ne pas avoir chanté pendant des mois, en raison de la pandémie, et avoir ensuite repris « comme si [elle n’avait] pas arrêté » a probablement causé l’irritation. Toujours en convalescence, l’auteure-compositrice-interprète promet de ne jamais tenir pour acquise cette voix qui a toujours été simplement « là ».

Deux semaines avant l’opération, Béatrice Martin n’avait pas le droit de parler. Depuis l’intervention, elle a un nombre restreint de minutes permises par heure durant lesquelles elle peut utiliser sa voix. Notre entretien épuise d’ailleurs sa réserve pour l’heure…

Sans voix, mais avec un piano

La convalescence va bien. « C’est comme quand tu te casses un bras », relativise Cœur de pirate. Sauf que sa voix à elle, c’est son métier, lui fait-on remarquer. « C’est très stressant ! », convient-elle. Mais celle qui dirige depuis peu la maison de disques Bravo Musique a de quoi se tenir occupée. Bien heureusement.

Et lorsqu’elle n’est pas « au travail », avec Bravo, même si elle ne peut chanter, Cœur de pirate n’arrête pas de créer. « Pour moi, le piano, c’était un devoir, confie-t-elle, en se remémorant l’enfance. Ça m’a permis de faire la paix avec ça. Ç’a été vraiment apaisant. »

Ce n’était pas la première fois qu’elle planchait sur un album instrumental, puisqu’est sorti en 2014 Child of Light, trame sonore du jeu vidéo d’Ubisoft du même nom. « Mais ça faisait un bout que je n’avais pas fait ça ! », lance-t-elle.

En quelques semaines seulement, elle a façonné Perséides, un court et délicat disque de 10 pièces, chacune portant le nom d’une municipalité du Québec qu’elle a visitée durant son enfance. « Je suivais beaucoup ma mère, qui jouait du piano dans les camps musicaux », explique Béatrice Martin. Ses étés, elle les a passés aux Éboulements, à L’Isle-aux-Coudres, à Kamouraska ou à Notre-Dame-du-Portage.

« Ça m’a permis de découvrir le Québec et c’est ma façon de renouer avec ces places-là. »

— Béatrice Martin

Pour faire voyager ceux qui entendront ses compositions, elle s’est inspirée de ces lieux, en improvisant à partir des noms.

« Pleine de doutes »

Parce qu’elle a « toujours beaucoup de musique dans la tête », la composition de Perséides a permis à la musicienne d’évacuer. Mais ça ne s’est pas fait sans une remise en question, qui perdure d’ailleurs. « J’ai eu beaucoup de doutes en faisant cet album-là, parce que je ne suis pas la meilleure pianiste du monde, confie Béatrice Martin. Je ne sais pas si les gens vont aimer ça. »

Comme pour s’éviter de trop laisser ce « doute » s’immiscer, elle ajoute rapidement que l’intention, avant tout, était de « faire du bien et d’avoir un petit moment de calme ». « J’espère avoir réussi ça », dit-elle, en riant doucement.

Perséides sera lancé en spectacle virtuel le 13 mai, à l’espace Yoop. Ensuite ? « J’ai quelques idées pour le faire vivre un peu. Mais ça s’appelle Perséides, ce qui évoque quelque chose d’assez éphémère, qui se passe dans un moment, dit-elle. C’est de courte durée, mais c’est beau. Je le vois comme ça, cet album. »

On comprend que ce disque surprise, qui veut apaiser, n’aura pas de longue vie sur la route. En concert, Perséides sera « comme un moment de méditation, pour moi et le public », dit Cœur de pirate. Un moment « où on débranche un peu ». « Moi, j’ai besoin de ça. Et je ne veux pas parler pour eux, mais je pense que c’est comme ça pour beaucoup d’autres gens aussi. »

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