Haïti

Port-au-Prince s'enfonce dans l'insécurité

L’emprise des gangs sur Haïti s’accroît. Depuis la fin d’avril, les affrontements entre clans rivaux sont vifs dans les communes de Croix-des-Bouquets, de Tabarre et de Cité Soleil, en zone métropolitaine de Port-au-Prince. Les Nations unies, selon qui 75 personnes ont été tuées et 68 blessées en une douzaine de jours, se disent « vivement préoccupées par la rapide détérioration de la situation ».

UN DOSSIER DE NOTRE COLLABORATEUR ÉTIENNE CÔTÉ-PALUCK

« Comme à la guerre »

Port-au-Prince et Tabarre, Haïti— L’ONU a répertorié 75 morts, le Réseau national de défense des droits humains, un groupe de droits de la personne, en a compté 148. Voilà le triste bilan des affrontements entre groupes armés rivaux dans la plaine du Cul-de-Sac, en Haïti, depuis la fin d’avril.

Même si les activités ont graduellement repris dans cette banlieue nord de Port-au-Prince, comme l’a constaté La Presse, la tension est vive et de nombreux kidnappings ont été signalés.

« C’était balle après balle, comme à la guerre. » Wadeline Joseph, 27 ans, était encore au lit lorsque les tirs ont commencé, le 24 avril. « J’ai seulement eu le temps de prendre mes enfants et de partir à la course, dit la mère de trois fillettes âgées de 2 à 6 ans, encore sous le choc. J’ai tout laissé sur place. »

À l’aurore, un groupe d’hommes armés (contrôlant une autre partie de la banlieue nord de Port-au-Prince) a attaqué un gang établi près de chez elle, dans le quartier Butte-Boyer, où elle a grandi.

Malgré le calme apparent, Wadeline Joseph ne compte plus y retourner.

« Quelqu’un m’a dit que ma maison avait brûlé. »

— Wadeline Joseph, 27 ans, résidante du quartier Butte-Boyer dans la plaine du Cul-de-Sac ayant fui les violences

Le marché où la commerçante a l’habitude de vendre n’a toujours pas rouvert, car c’était aussi un des théâtres du conflit.

Dormir à la belle étoile

Avec des dizaines d’autres familles, Mme Joseph et ses trois enfants ont dormi la première nuit sur une place publique, à la belle étoile. C’est justement là où La Presse l’a rencontrée, à quelques centaines de mètres de l’aéroport international de Port-au-Prince.

La majorité des voisins déplacés se sont réfugiés chez des proches pendant les affrontements, mais ceux ayant moins de moyens ou de relations à l’extérieur du quartier, comme Mme Joseph, n’avaient pas d’autre option que la rue. Devant cet afflux de familles, la mairie a réquisitionné la salle commune d’une école pour les accueillir au deuxième jour des affrontements.

« On dort directement sur le plancher, et une de mes filles vient de tomber malade, elle fait de la fièvre, dit-elle, visiblement préoccupée. Je dois absolument nous trouver un autre endroit pour dormir ce soir. »

À quelques coins de là, dans ce quartier de Butte-Boyer, la vie reprend timidement son cours.

« On n’entend plus de tirs depuis vendredi [le 6 mai] », a expliqué une résidante, qui a voulu garder l’anonymat pour des raisons de sécurité.

Les cinq premiers jours des affrontements, elle a dormi avec sa famille dans le salon de sa maison, seule pièce entièrement construite en béton. Au cinquième jour, elle a envoyé sa famille chez des proches, restant seule sur place avec son fils, étudiant à l’université, dans le but d’assurer une présence dans la maison. « J’ai gardé mes souliers de course aux pieds toute la journée pendant deux semaines au cas où on devrait partir en vitesse », témoigne-t-elle.

Une dizaine de viols

Personne ne connaît l’effectif exact des groupes qui s’affrontent. Ils réussissent à installer un climat de terreur grâce à des actes de violence sporadiques et parfois barbares. Une dizaine de viols ont par exemple été rapportés par le Réseau national de défense des droits humains, en plus d’une fosse commune comptant au moins 30 cadavres.

La police haïtienne a tenté d’intervenir dès la première semaine des affrontements, a expliqué Frantz Elbé, directeur général de la Police nationale d’Haïti (PNH), alors qu'il dressait un bilan devant les médias, lundi dernier. La police affirme avoir fait plusieurs morts, sans en préciser le nombre, de même que 54 arrestations, 16 saisies d’armes et 7 confiscations de véhicules.

Depuis sa prise de fonction après l’assassinat du président Jovenel Moïse l’été dernier, le premier ministre par intérim Ariel Henry promet le retour d’un environnement sécuritaire dans la capitale. Lors d’une cérémonie officielle organisée par l’Union européenne à Port-au-Prince lundi, M. Henry a réitéré le besoin d’un soutien accru de la communauté internationale pour mieux outiller la police dans cette réponse aux groupes armés.

Un représentant américain, Brian Nichols, a affirmé il y a quelques jours au Miami Herald que son pays appuyait désormais le développement, avec la France, d’un groupe d’intervention tactique SWAT au sein de la police haïtienne. Seize conseillers spéciaux ont été dépêchés en Haïti. « Nous avons obtenu une assistance policière de la France, du Brésil, du Canada », a-t-il ajouté. Les Haïtiens pourront constater des progrès au milieu de l’été, a-t-il promis.

Trois policiers canadiens sont en Haïti pour offrir leur expertise. « Le Canada et ses partenaires travaillent directement avec la Police nationale d’Haïti […] afin d’améliorer son efficacité », a précisé par courriel Angela M Tilk, de l’ambassade du Canada à Port-au-Prince. « Des discussions sur un accord bilatéral de police sont toujours en cours. »

Arrêter les usines

En attendant, c’est l’incertitude. « On a dû arrêter la production pendant deux semaines parce qu’on ne veut pas que les gens mettent leur vie en danger pour venir au travail », raconte le directeur de production de deux usines de la région, dont l’une près de Butte-Boyer. Celui-ci a demandé de préserver son anonymat et celui de son entreprise, qui exporte aux États-Unis et au Canada.

Ses usines de production dans le domaine de l’alimentation fonctionnent normalement 24 heures sur 24 et emploient près de 2000 travailleurs.

« Les gangs font peur à tout le monde. Les gens qui habitent dans les endroits qu’ils contrôlent n’ont pas le choix de se soumettre à leur loi. »

— Un Canado-Haïtien, directeur de production de deux usines de la région de Port-au-Prince, sous le couvert de l’anonymat

Les deux usines ont repris du service cette semaine, mais les pertes financières sont énormes, ajoute ce Canado-Haïtien qui fait régulièrement l’aller-retour avec Ottawa, où réside sa famille immédiate.

« J’ai toujours espoir que ce pays va trouver une voie de sortie, dit-il. Je ne la vois pas, mais j’ai toujours espoir. »

Jointe au téléphone quelques heures après notre rencontre, Wadeline Joseph semblait soulagée. « Bonne nouvelle, j’ai rencontré des gens qui ont bien voulu m’accueillir avec mes filles ce soir. Au moins, on va pouvoir dormir un peu. »

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Nombre de maisons délibérément incendiées dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, entre le 24 avril et le 5 mai

Source : Organisation des Nations unies (ONU)

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Nombre de personnes brûlées vives au cours d’événements à Cité Soleil

Source : Organisation des Nations unies (ONU)

Des milliers de déplacés

Tabarre, Haïti — Près de 17 000 déplacés ont été répertoriés en une douzaine de jours dans la Plaine du Cul-de-Sac en Haïti, où des groupes criminels armés se sont affrontés, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

Des dizaines de fermetures d’écoles, de centres médicaux et de marchés publics ont été observées dans cette immense banlieue au nord de Port-au-Prince. « La situation est très préoccupante », raconte Federica Cecchet, cheffe de mission adjointe pour cette institution onusienne. La Presse l’a rencontrée mercredi à son bureau, qui est lui-même situé dans la Plaine du Cul-de-Sac.

« Il y a 12 nouveaux sites spontanés qui hébergent environ 2700 personnes, ici dans la région », dit-elle. Des écoles et des églises dans les quartiers moins affectés ont, par exemple, ouvert leurs portes pour accueillir des personnes sans autre recours.

Éviter de créer des camps

Les autorités étatiques et l’ONU espèrent pouvoir éviter la création de camps de déplacés, qui s’étaient multipliés après le séisme de 2010.

« Il y a plusieurs leçons apprises au cours des dernières années, et la création de camps n’est plus une voie encouragée. Les camps peuvent entraîner plus de problèmes, en particulier dans une situation volatile comme en ce moment. »

— Federica Cecchet, cheffe de mission adjointe de l’Organisation internationale pour les migrations

La plaine du Cul-de-Sac, qui fait près de 2000 km2, est située entre deux chaînes de montagnes. Au départ en grande partie rurale avec quelques zones industrielles, la région s’est fortement urbanisée après le séisme de 2010, alors que des centaines de milliers de nouveaux résidants s’y sont établis.

Toute la région de Port-au-Prince touchée

« Maintenant, c’est dans toute la région de Port-au-Prince que l’on remarque une plus forte présence de personnes armées qui perpètrent des violences sur les populations », précise Mme Cecchet. Depuis juin 2021, des affrontements entre groupes criminels armés dans le sud de la ville ont, par exemple, poussé une grande partie des habitants du quartier résidentiel Martissant à abandonner leurs maisons.

L’OIM, en collaboration avec la Protection civile haïtienne, fait un monitorage à chaque nouvelle crise et appuie en partie l’organisation de la réponse d’urgence pour les déplacés, en particulier pour les plus vulnérables. « Les premières alertes qu’on a reçues à propos de déplacés à la suite de violences dans la région de la capitale remontent à 2018 et 2019, explique Mme Cecchet. Et la situation s’est dégradée. »

« J’ai des collègues qui viennent ici pour travailler sur des programmes pour aider des déplacés, mais qui sont eux-mêmes des déplacés. » Bien que moins affecté que d’autres, le bureau de l’OIM a dû fermer trois jours en raison des tensions dans le quartier. Ses activités normales ont repris lundi dernier.

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