« Mauvaises herbes », vraiment ?

Pour beaucoup, elles sont indésirables. Des plantes non invitées dans nos jardins que l’on arrache à la moindre pousse parce que probablement nuisibles, envahissantes, voire toxiques. Et si celles que l’on appelle « mauvaises herbes » ne l’étaient pas toutes autant ?

« Est-ce une mauvaise herbe ? » est aux groupes d’horticulture sur Facebook ce que « Est-ce que ça se congèle ? » est aux sites de recettes. Cette question fréquente, voire redondante, mais tout de même pertinente, est néanmoins plus complexe qu’une histoire de congélation.

L’anémone du Canada, une espèce indigène rustique très jolie avec ses petites fleurs blanches, est-elle une mauvaise herbe ? La question faisait débat à la mi-juin sur le groupe Jardins et potager Québec ! Quelques jours plus tôt, c’est l’oxalide, une plante comestible au goût acidulé, qui suscitait la discussion.

« Une mauvaise herbe, c’est un terme qui n’est pas spécifique et qui est très flou », remarque Aïda Setbel, responsable de l’animation horticole et de l’affiliation sociale pour Sentier Urbain. « Si j’ai une tomate qui pousse au milieu de mes haricots, c’est une mauvaise herbe, mais dans un autre contexte, je la veux, ma tomate ! »

Cet été, dans le Jardin d’art de la Grande Bibliothèque, l’organisme de verdissement social souhaite redonner ses lettres de noblesse à des plantes indigènes négligées. En plus de l’animation d’ateliers et de l’exposition Mauvaises herbes – mal connues, mal aimées présentés en collaboration avec BAnQ, Sentier Urbain y cultive des parcelles dont l’une est consacrée à ces laissées-pour-compte. Mais pas par tous, puisque c’est la parcelle la plus fréquentée par les bourdons, abeilles et papillons.

Agastache fenouil, pourpier, épervière orangée, épilobe : « Il y en a qui sont peut-être moins belles esthétiquement, mais ce n’est pas des plantes qui sont laides ! », lance Aïda Setbel, qui a terminé des études en développement durable et suit une formation en horticulture.

Chez les défenseurs des « mauvaises herbes » ou de celles qu’on appelle aussi plus gentiment « plantes adventices », on cite souvent la pensée du philosophe américain Ralph Waldo Emerson : « Qu’est-ce qu’une mauvaise herbe ? Une plante dont on n’a pas encore découvert les vertus. » On dit aussi qu’il n’y a pas de mauvaises herbes, il n’y a que des plantes qui poussent au mauvais endroit.

« “Mauvaises herbes”, c’est un terme que mes collègues et moi essayons d’éviter, affirme Joshua Jarry, préposé aux renseignements horticoles au Jardin botanique. Ça peut désigner une multitude d’espèces de plantes dont la plupart ne sont pas mauvaises dans le sens où elles ne sont pas néfastes à l’humain ou à l’environnement. »

« Comme les plantes dites invasives, cette expression manifeste notre dénaturalisation », constatait l’ethnobotaniste français François Couplan dans une entrevue accordée au quotidien Le Maine libre. « Dans un monde rangé, propret, les mauvaises herbes, celles que l’on n’a pas plantées, semées, font “sale”. Elles doivent donc être éliminées. »

Ardent défenseur des plantes sauvages, il a publié de nombreux livres sur le sujet, dont Bienvenue aux « mauvaises » herbes du jardin !, paru chez Larousse en 2021. Dans cet ouvrage, il remet en question la vision manichéenne que nous avons des plantes et souhaite convaincre les jardiniers d’accueillir les pousses spontanées. Après tout, beaucoup de ces plantes sauvages sont comestibles (carotte sauvage, mauve musquée, oxalide) alors que d’autres sont tout simplement belles à voir (marguerite, myosotis, rudbeckie hérissée).

« Il y a aussi plein d’avantages aux plantes qui ne fleurissent pas. Elles fixent le sol, le stabilisent. C’est aussi une façon de lutter contre les îlots de chaleur. »

— Pascal Melançon, directeur général de Sentier Urbain

Bien que les horticulteurs du Jardin botanique exercent un contrôle serré des plantes dites indésirables, Joshua Jarry croit qu’on gagnerait à faire preuve, chez soi, d’une plus grande ouverture.

« Souvent, les jardiniers vont dire : c’est un combat qu’on ne peut pas gagner. Je suggère plutôt de penser à cohabiter avec les plantes qui habitent sur notre pelouse. Celles qui s’y installent généralement, c’est parce qu’elles ont un potentiel à pousser dans notre sol. »

L’expert en botanique écarte bien sûr de cette approche les plantes envahissantes comme la renouée du Japon ou celles qui sont néfastes pour la santé comme l’herbe à poux, mais certainement pas le pissenlit qui voit son image redorée avec le mouvement Défi pissenlits auquel ont adhéré le Jardin botanique ainsi que de nombreuses municipalités, en mai dernier.

Pour commencer à apprivoiser les « indésirables » sur son terrain, il recommande d’intégrer le trèfle à sa pelouse. « Si on pense à une pelouse verte et uniforme, le trèfle devient un indésirable, mais il est bénéfique par son apport en nutriments. Il ne va pas prendre toute la place et ses fleurs vont attirer les pollinisateurs. »

Laisser ou arracher ?

Que faire avec les pousses qui nous sont inconnues ? « La réponse est complexe parce qu’il y a certaines plantes qui sont très difficiles à reconnaître à l’état de pousses », dit Joshua Jarry.

« Si c’est juste une plante qui, esthétiquement, ne me plaît pas, il n’y a pas de mal à la laisser pousser. Mais il y en a d’autres, par exemple, la renouée du Japon, dès qu’on la reconnaît à l’état de pousse, on veut l’arracher. Elle est incroyablement invasive. »

Des applications comme PlantNet et Picture This peuvent être utiles pour identifier les herbes inconnues, mais les résultats sont limités avec les jeunes pousses. Curieuse de savoir ce qui poussait dans son jardin, la Montréalaise Geneviève L’Heureux a mené une expérience en 2020. Dès qu’une nouvelle pousse sortait de terre dans sa cour de Villeray, elle la mettait en pot pour la faire grandir et éventuellement l’identifier.

« Il y avait des arbres autour qui faisaient tomber des graines, et j’étais tout le temps prise à désherber, raconte-t-elle. Je me suis dit : attends, qu’est-ce que je suis en train de désherber ? Parce qu’à un moment donné, j’ai enlevé de l’aneth et je n’avais jamais planté d’aneth. »

La passionnée d’agriculture urbaine et de permaculture souhaitait ainsi s’informer sur ce qui poussait dans son jardin et en apprendre plus sur la composition du sol. Elle y a découvert notamment de l’amarante, de la renouée persicaire et du laiteron maraîcher.

Les a-t-elle conservées ? Non. « Cette réflexion-là, je n’y ai pas tout à fait répondu. Si tu laisses la place à une plante qui va gober les nutriments de tes légumes, ce n’est pas bon. Mais si elle pousse naturellement, pourquoi est-ce qu’on ne leur laisserait pas leur place ? »

Conseils pour intégrer les « mauvaises herbes » au jardin

Leur consacrer des parcelles

Comme l’a fait Sentier Urbain, on peut consacrer une parcelle de notre terrain aux plantes sauvages ou les mettre en pot ! En ville, de nombreux propriétaires laissent la spontanéité de la nature s’exprimer en façade.

Faire des recherches

De nombreux livres et applications permettent d’identifier les plantes indigènes du Québec. En connaissant leur potentiel de croissance, leur toxicité ou leur comestibilité, il est plus facile de décider de les conserver ou non.

Trouver l’équilibre

À vous de décider quelles pousses vous souhaitez conserver. Éliminez les plus envahissantes, celles qui se montrent dominantes, celles qui font de l’ombre à celles que vous avez plantées ou qui seraient tentées de leur prendre leurs nutriments. « Plus une plante pousse vite, plus elle a besoin de nutriments pour compléter son cycle de vie, observe Joshua Jarry. Mais ce n’est pas rare de voir des jardins en été qui ne sont peut-être pas aussi désherbés qu’on voudrait et qui donnent quand même un bon rendement. »

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