États-Unis

« Un moment de grande incertitude et de précarité »

L’interdiction des expulsions dans l’État de New York arrive à échéance. Que va-t-il se passer maintenant ?

Pendant la plus grande partie de la pandémie, l’État de New York a maintenu un moratoire strict sur les expulsions. Une protection qui, selon de nombreux élus et défenseurs du logement, a permis d’éviter une crise dans un État comptant un nombre énorme de locataires en difficulté.

Alors que presque tous les autres moratoires ont pris fin, les protections de l’État de New York ont été prolongées à maintes reprises. Il n’y a qu’au Nouveau-Mexique qu’un moratoire à l’échelle de l’État est resté en place aussi longtemps.

Mais New York arrive maintenant à une étape critique. Samedi, les autorités de l’État doivent laisser expirer le moratoire, ouvrant la voie à une vague d’expulsions redoutée depuis longtemps. Beaucoup craignent qu’elle ne déclenche des bouleversements sociaux généralisés et ne mette à mal le redressement de l’État de New York après la pandémie.

Avant la pandémie, environ un quart des ménages locataires consacraient plus de la moitié de leurs revenus au loyer et à certains services publics. Dans la ville de New York, où vivent de nombreux locataires, le problème est encore plus aigu, avec un tiers des ménages dans cette catégorie.

La pandémie n’a fait qu’aggraver la situation. L’État a reçu plus de 291 000 demandes pour un programme d’aide au loyer depuis l’été dernier, ce qui reflète le grand nombre de personnes en retard de paiement. Ce programme est presque à court d’argent.

« C’est un moment de grande incertitude et de précarité », a déclaré Siya Hegde, conseillère politique pour les actions civiles chez Bronx Defenders, groupe de services juridiques à but non lucratif qui a représenté des locataires devant les tribunaux.

On ne sait pas combien de personnes risquent d’être expulsées après la fin du moratoire, mais avant la pandémie, les propriétaires de la ville de New York déposaient beaucoup plus de dossiers d’expulsion que dans toute autre grande ville américaine, selon l’Eviction Lab de l’Université de Princeton. Près de 140 000 dossiers d’expulsion ont été déposés en 2019.

De nombreux politiciens et groupes de défense du logement s’accordent pour dire que le moratoire ne devait être qu’un pis-aller pendant une crise extraordinaire. Mais sa fin marque un moment charnière, préparant le terrain pour une bataille politique tendue.

Un test pour la gouverneure

Si une crise des expulsions se produisait, elle constituerait un formidable défi pour la gouverneure Kathy Hochul, une démocrate qui a fait du logement une pièce maîtresse de son programme alors qu’elle se prépare à briguer un mandat complet en novembre.

Kathy Hochul a fait l’objet de pressions de la part de nombreux groupes de propriétaires, qui ont perdu d’importants revenus locatifs pendant la pandémie et qui estiment que le moratoire était trop sévère et permettait les abus. Elle a également fait l’objet de critiques virulentes de la part de l’aile gauche de son parti pour avoir laissé expirer le moratoire sans soutenir de nouvelles protections contre les expulsions.

Mme Hochul a déclaré cette semaine qu’elle discutait des prochaines étapes avec les législateurs de l’État.

Jeudi, Mme Hochul et les gouverneurs de la Californie, du New Jersey et de l’Illinois ont envoyé une lettre au département du Trésor des États-Unis afin de demander plus de fonds pour l’aide au logement dans les États où le nombre de locataires est élevé.

Les élus et les défenseurs du logement craignent que la fin du moratoire ne se répercute bien au-delà du tribunal du logement, entraînant une recrudescence de la criminalité, de l’itinérance, des problèmes de santé mentale, des éclosions de COVID-19, etc. Un moratoire sur les expulsions et les saisies commerciales prend également fin ce samedi.

Agustina Vélez, 41 ans, est certaine qu’elle aurait été sans-abri sans le moratoire.

Elle a perdu son emploi de femme de ménage en 2020 lorsque la pandémie a frappé New York. Son mari a perdu son emploi de cuisinier. Ils ont eu du mal à payer le loyer mensuel de 1300 $ de leur studio à Corona, dans Queens, où ils vivent avec leurs deux fils.

Depuis, ils ont tous deux retrouvé du travail, mais ils doivent plus de 8000 $ à leur propriétaire. À un moment donné pendant la pandémie, il leur a dit qu’il voulait les expulser.

« J’ai tellement peur qu’un jour je revienne et que tous nos biens soient à l’extérieur de notre immeuble. Nous vivons avec cette peur. »

— Agustina Vélez, locataire dans Queens, à New York

Joint au téléphone, son propriétaire a dit qu’il n’était pas immédiatement disponible pour parler.

Des propriétaires tapent du pied

New York compte également de nombreux propriétaires ne possédant que quelques immeubles et qui, sans un revenu locatif régulier, ont dû faire face à leurs propres pressions financières.

« Il est temps de mettre fin au moratoire sur les expulsions et d’empêcher les locataires de ne pas payer leur loyer parce qu’il n’y a pas de répercussion en cas de non-paiement », a déclaré Joseph Strasburg, président de la Rent Stabilization Association, qui représente quelque 25 000 propriétaires de logements à loyer stabilisé dans la ville.

On ne sait pas ce qui se passera dans les tribunaux du logement de New York à la fin du moratoire. Après que la Cour suprême eut annulé le moratoire sur les expulsions du président Joe Biden en août, de nombreuses régions du pays ont connu une augmentation progressive du nombre de cas, bien que les niveaux soient restés inférieurs à ceux d’avant la pandémie, selon une analyse en décembre des dépôts d’expulsion de l’Eviction Lab.

Compte tenu de l’expiration du moratoire fédéral, « la situation est meilleure que ce à quoi beaucoup de gens s’attendaient », a déclaré Peter Hepburn, professeur de sociologie à l’Université Rutgers de Newark, dans le New Jersey, et chercheur associé à l’Eviction Lab.

Cela peut être dû au fait que de nombreux propriétaires ont réussi à résister à la pandémie, en partie parce qu’ils ont réduit leurs dépenses, selon plusieurs études. Les programmes d’aide gouvernementaux, comme l’effort d’allégement des loyers de plus de 46 milliards de dollars, ont également aidé.

Mais il y a des raisons de penser que la situation pourrait être pire à New York. L’État compte la plus forte proportion de locataires du pays, et la ville de New York a connu une reprise lente : son taux de chômage en novembre était de 9 %, soit plus du double du taux national.

L’espoir d’obtenir des fonds fédéraux supplémentaires pour renflouer le programme d’aide au loyer semble faible, même si les demandes continuent d’affluer. Les fonctionnaires de l’État estiment que plus de 100 000 demandeurs pourraient se retrouver sans aide.

Mais de nombreux propriétaires disent qu’ils doivent commencer à percevoir des loyers pour payer leurs propres factures et entretenir leurs propriétés.

Sharon Redhead, qui possède cinq immeubles à East Flatbush, dans Brooklyn, et compte plus de 50 locataires, a déclaré avoir perdu de 30 % à 40 % de ses revenus locatifs pendant la pandémie. Elle a utilisé un prêt de 50 000 $ pour payer une partie du chauffage, de l’eau, de l’entretien et d’autres coûts.

Elle a mis en place des modalités de paiement informelles avec la plupart de ses locataires qui doivent un loyer. Plusieurs d’entre eux ont réussi à demander un allègement de loyer. Mais un locataire, en particulier, doit plus de 11 400 $ – l’équivalent d’une année de loyer – et a refusé de demander une aide.

« Le tribunal du logement est la seule option pour les personnes qui ne coopèrent pas », a-t-elle déclaré.

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