Netflix est-il le deuxième acheteur télé en importance au Canada ?

Oubliez les 500 millions sur cinq ans promis par Netflix dans l’entente avec le gouvernement Trudeau. En trois ans, Netflix a plutôt dépensé 2,5 milliards en productions et en acquisitions au Canada. De tous les diffuseurs télé au pays, seul Bell Média a dépensé davantage (4,2 milliards) pour produire ou acheter du contenu durant la même période.

Alors que le gouvernement Trudeau vient de déposer un projet de loi pour forcer les plateformes numériques à financer du contenu canadien, est-ce que Netflix est déjà le deuxième acheteur télé en importance au pays ?

Ça dépend à qui vous posez la question.

Les dépenses de Netflix au Canada

Plus tôt ce mois-ci, Netflix a indiqué avoir dépensé 2,5 milliards de dollars au Canada de l’automne 2017 à la fin de l’année 2020, ce qui donne en moyenne 750 millions par an.

Cette somme comprend toutes les dépenses de production et d’acquisition de Netflix au Canada. La majeure partie de ces dépenses concernent des productions mondiales de Netflix tournées au Canada, par exemple la série Chilling Adventures of Sabrina, tournée à Vancouver, ou le film Murder Mystery, tourné à Montréal. Cela comprend aussi les coûts d’acquisition de films canadiens (ex. : Les affamés), les coûts des coproductions de Netflix au Canada (ex. : Anne with an E) et les coûts des projets canadiens de Netflix (ex. : le film québécois Jusqu’au déclin, le spectacle de Martin Matte La vie, la mort… eh la la… !). Netflix ne donne pas de détails sur la répartition des types de dépenses.

Numéro deux parmi les diffuseurs ?

Comme Netflix, les diffuseurs télé canadiens dépensent pour acheter du contenu canadien et étranger. En comptant toutes les dépenses de contenu des grands groupes télé au pays, Netflix arrive au deuxième rang, derrière Bell Média. La comparaison est toutefois un peu injuste pour Netflix, puisqu’on compte les acquisitions de contenu étranger des diffuseurs télé. La différence peut être importante : en trois ans, Bell Média a dépensé 2,4 milliards en contenu canadien et 1,8 milliard en contenu étranger. Au Québec, la différence est moindre : Québecor a dépensé 743 millions en contenu canadien et 93 millions en contenu étranger. Par contre, les dépenses des diffuseurs télé pour leurs plateformes numériques (ex. : Crave pour Bell Média, Club illico pour Québecor) ne sont pas comptabilisées dans les données des rapports annuels soumis au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC).

Et si on compte seulement la production au Canada ?

Là, c’est plus compliqué. Parce que Netflix n’est pas assujettie aux mêmes critères de production au Canada en vertu de son contrat avec le gouvernement fédéral que les diffuseurs télé canadiens en vertu de leurs conditions de licence imposées par le CRTC.

Pour Netflix, en vertu de son entente avec Ottawa, il n’y a qu’un seul critère : les dépenses de production doivent être effectuées au Canada.

Pour les diffuseurs télé, les critères sont beaucoup plus restrictifs : la société de production doit être canadienne, au moins six des dix postes principaux de création doivent être occupés par des Canadiens (acteurs, réalisateur, scénaristes, etc.), 75 % des dépenses doivent être effectuées au Canada et la production doit avoir un diffuseur télé ou un distributeur de cinéma canadien.

À titre d’exemple, la série Chilling Adventures of Sabrina, tournée à Vancouver, est comptabilisée dans les 2,5 milliards dépensés par Netflix au Canada. Cette série ne pourrait pas être comptabilisée comme une dépense canadienne par un diffuseur télé, car les producteurs et les acteurs principaux ne sont pas canadiens. Dans le tableau suivant, on compare donc forcément un peu des pommes et des oranges.

« Ça ne se compare pas du tout, dit Hélène Messier, PDG de l’Association québécoise de la production médiatique (AQPM), qui regroupe les producteurs télé de la province. Ce n’est pas parce que Toyota décide de construire des voitures au Canada que les voitures sont canadiennes. Ce sont des voitures japonaises fabriquées au Canada. Netflix, ça demeure des films américains tournés au Canada. Le gros de ce qu’ils produisent, c’est de la production de services, comme n’importe quel autre producteur [étranger, par exemple les studios hollywoodiens]. Alors que quand Bell, Radio-Canada ou TVA investissent dans de la production canadienne, ce sont des histoires produites avec des producteurs canadiens et dont la propriété intellectuelle est canadienne. »

Au total, les dépenses en tournages de tous les studios étrangers en Colombie-Britannique (2,8 milliards), en Ontario (1,12 milliard) et au Québec (360 millions) en 2019 s’élèvent à 4,3 milliards. Ces trois provinces sont les plus populaires auprès des studios étrangers. À noter que les tournages étrangers de Netflix au Canada sont comptabilisés dans cette somme totale de 4,3 milliards.

Pas de sports ni de nouvelles

Dans son mémoire à la commission fédérale sur l’avenir des médias, Netflix faisait remarquer que la plupart des dépenses en émissions canadiennes des diffuseurs télé sont consacrées aux émissions d’information et aux émissions sportives, deux domaines où Netflix n’est pas actif.

Quel pourcentage des revenus de Netflix pour du contenu canadien ?

Ottawa estime que Netflix a généré des revenus d’environ 1 milliard en 2019 avec ses abonnés canadiens. Or, en moyenne depuis trois ans, Netflix a investi 750 millions par an en contenu et en tournages au Canada. Est-ce à dire que Netflix aurait réinvesti 75 % de ses revenus en dépenses dans l’écosystème canadien ? Netflix ne dévoile pas cette information.

Le Parlement du Canada étudie actuellement un projet de loi qui forcerait les plateformes numériques comme Netflix à financer du contenu canadien. Actuellement, elles en sont exemptées sur le plan réglementaire – au contraire des diffuseurs télé traditionnels qui ont des seuils minimaux d’investissements dans leurs conditions de licence.

Une fois le projet de loi adopté, le gouvernement Trudeau a indiqué son intention de donner une directive au CRTC pour que les plateformes numériques soient forcées de consacrer de 25 % à 45 % de leurs revenus au financement d’émissions canadiennes. Ottawa estime que toutes les plateformes numériques devraient ainsi dépenser environ 820 millions par an en contenu canadien en 2023. La nouvelle réglementation sera sans doute beaucoup plus exigeante pour qualifier un contenu de canadien : un tournage étranger comme celui de Chilling Adventures of Sabrina ne compterait probablement pas.

« Netflix, c’est une belle vitrine, mais c’est de la production de services, pas du contenu original canadien, dit Hélène Messier, PDG de l’AQPM, principal regroupement de producteurs au Québec. On ne doit pas devenir des fabricants de services. Ce n’est pas la façon dont la souveraineté culturelle d’un pays devrait s’exprimer. En France, on demande que 75 % du contenu de Netflix soit fait en France avec des producteurs indépendants et que la propriété intellectuelle des œuvres reste française. C’est essentiel pour une nation de garder la propriété intellectuelle de ses œuvres. »

Netflix n’a pas voulu faire de commentaires pour ce dossier.

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