Coordonnatrices d’intimité

Un nouveau métier d’actualité

Qu’ont en commun Noémie dit oui, L’homme qui aimait trop et Nous ? Toutes ces productions québécoises, prochainement sur vos écrans et tournées dans la dernière année, ont eu recours à un nouveau métier inusité dans le milieu du tournage de scènes de nudité ou de sexualité, à savoir : la coordination d’intimité. Portrait d’une profession dont on n’a pas fini d’entendre parler.

Un « intermédiaire », un « médiateur » ou encore un « pont », voire un « bodyguard », les mots ne manquent pas pour qualifier cette nouvelle fonction, perçue par plusieurs comme une « évidence ».

« Ce devrait être une profession imposée aussitôt qu’il y a une scène d’intimité », déclare d’emblée la réalisatrice Geneviève Albert, l’une des premières à avoir eu recours à une coordonnatrice d’intimité, dans le cadre du tournage de Noémie dit oui, l’été dernier. « Imposée » puis « adaptée », précise-t-elle, selon les besoins des différents comédiens. « Et j’encourage tous les diffuseurs à se joindre à ce mouvement qui consiste à protéger les acteurs, et surtout les actrices, sur les plateaux, quand il y a une scène d’intimité. C’est la base. »

Roxane Néron, nouvellement coordonnatrice d’intimité et pionnière dans le domaine, n’est pas peu fière. « Je crois tellement en ma fonction ! », raconte, tout sourire, celle qui a été l’une des premières à se plonger dans le métier au Québec.

Le déclic

Tout a commencé il y a exactement un an. On s’en souvient, la comédienne Éléonore Loiselle avait confié à La Presse avoir été traumatisée par un tournage de scènes de nudité, de masturbation et de viol, sans préavis ni le moindre encadrement. « Je ne pouvais plus travailler après ça, a récemment renchéri la jeune actrice au collègue Marc Cassivi. Il y avait une caméra devant moi et je faisais une crise de panique. » L’affaire, qui reposait en prime sur plusieurs témoignages distincts, a créé une onde de choc, éveillant bien des consciences dans le milieu, sur les différents enjeux, défis, lacunes et risques de ce genre de scènes pour les acteurs (notamment les actrices).

À la même époque, certaines voix se sont élevées pour réclamer au Québec une fonction qui existe ailleurs dans le monde, notamment aux États-Unis et dans le Canada anglais : les fameux « intimacy coordinators », sorte de coach de cascades pour scènes de sexualité, un métier dont personne n’avait entendu parler ici, bien qu’il soit exigé sur les plateaux de HBO, Netflix, Amazon et Apple depuis 2018. À noter : la boîte torontoise Intimacy Coordinators Canada prévoit inaugurer ses bureaux québécois en janvier.

Roxane Néron, alors aide-réalisatrice, mais diplômée de sexologie, raconte avoir été « flabbergastée » par l’affaire Loiselle. Idem pour son amie Laurence Desjardins, elle-même sexologue. Toutes deux ont vu là une occasion, et une expertise, en or à saisir et développer : « Mes deux expériences professionnelles à mixer ! »

En quelques semaines, Roxane Néron a fait des recherches (sur les origines de ce métier en devenir, qui remonteraient à la Britannique Ita O’Brien, en 2014), rencontré des comédiens (pour déterminer leurs besoins) et défini son rôle à jouer, de concert avec son amie, désormais collègue. Ainsi naissait Intimedia, leur agence, début 2021, laquelle a enchaîné les contrats depuis.

Son rôle ? « Que tout le monde fasse bien son travail », résume-t-elle. D’un côté, que le réalisateur « arrive à amener sa scène exactement comme il la voit », et de l’autre, « que les protagonistes puissent performer leur scène au meilleur de leurs capacités ». En clair, elle rencontre en premier lieu l’équipe de production, pour comprendre les intentions, les définir, et souvent les préciser ; quand le scénario n’indique qu’un simple « ils font l’amour », disons que « c’est très, très vaste ! », dit en riant celle qui maîtrise désormais l’art de décortiquer la moindre scène en petits gestes prédéfinis et préapprouvés par tous.

Dans un deuxième temps, elle poursuit le travail avec les acteurs impliqués, pour un entretien confidentiel sur le mode de la « relation d’aide » (ses cours de sexo ne sont jamais loin), pour connaître leur vécu, voire leurs traumatismes et fragilités à protéger. Elle orchestre ensuite une « chorégraphie » (puisque c’en est une, faut-il le rappeler), pour répondre aux exigences de chacun (réalisme d’un côté, respect des limites de l’autre), se permettant même d’insuffler un peu de diversité dans le scénario, au besoin, et avec l’accord évidemment de chacun (elle a ainsi transformé une simple « petite vite » en cunnilingus bien senti, parce que oui, des fois, « les scènes sont trop convenues », grimace-t-elle. « C’est important dans ma démarche de démocratiser la sexualité féminine ! »).

« Je ne suis pas là pour diriger une scène ou faire la police de la sexualité. Au contraire. Je suis là pour que ça se passe bien ! Et j’aime tellement ce que je fais, je sens que j’aide énormément ! »

— Roxane Néron, coordonnatrice d’intimité

Objectif : protéger les acteurs

Considérant le sujet de son film (la prostitution dans Noémie dit oui), Geneviève Albert n’a pas hésité un instant : « Il faut travailler avec un coordonnateur d’intimité, c’est sûr et certain, reprend-elle en entrevue. Sautons à pieds joints dans cette nouvelle expérience de tournage ! »

Si la réalisatrice n’a pas tant ressenti le besoin d’être coachée dans sa propre mise en scène (« je suis à l’aise » avec les scènes de sexualité, dit-elle), il n’empêche qu’elle a voulu s’assurer que ses acteurs (et surtout ceux qui en ressentaient le besoin) soient tout aussi à l’aise. « Et le fait que la coordonnatrice d’intimité soit là les rassurait beaucoup, observe-t-elle. Être acteur, c’est se dévoiler énormément. Il faut s’organiser pour les protéger. »

Marianne Fortier, qui a tourné avec le réalisateur Yannick Savard ses scènes d’intimité les plus « étoffées » à vie dans Nous (série qui sera diffusée le mois prochain sur Club Illico), confirme : « Il y a beaucoup de couches possibles de malaises » dans ce genre de tournage. « Et ça reste intimidant de se mettre à nu », ajoute-t-elle. Parce que oui, elle a vécu de mauvaises expériences par le passé, en plus d’entendre « tellement d’histoires... ».

D’où l’intérêt de voir la production embaucher Intimedia, un « intermédiaire » de confiance (entre le réalisateur et elle), qui agit en prime à titre de « filet de sécurité » (« est-ce que tu es à l’aise avec ce que tu portes, est-ce qu’il y a des gens sur le plateau que tu ne veux pas ? », paraphrase Marianne Fortier).

Verdict ? « J’ai eu une expérience formidable, dit-elle, confirmant les impressions de toutes les personnes interrogées pour ce reportage. [...] Je suis vraiment favorable à ce que ce poste existe et reste. C’est super sain. [...] Cela permet tellement d’éviter des problèmes, et qu’on ait de belles expériences. Il y a énormément de personnes qui ont été blessées ou ont vécu des expériences négatives qui ont laissé des traces, il faut éviter ça à tout prix... »

À noter : les discussions entre l’Union des artistes (UDA) et l’Association québécoise de la production médiatique (AQPM) pour faire reconnaître cette nouvelle fonction sont toujours « en cours ». Invitée à réagir, l’UDA précise aussi que « le dossier progresse bien ». L’AQPM n’a pas souhaité faire davantage de commentaires.

Coordonnatrices d’intimité

Le cas de Nu

S’il avait eu des enfants sur son plateau, il aurait eu recours à un coach de jeu. Des cascades ? Un coach en cascades. Mais comme son court métrage, Nu, oscillant entre sensualité et horreur, comptait (comme son nom le laisse deviner) son lot de nudité, Olivier Labonté LeMoyne a eu recours à une coordonnatrice d’intimité.

En fait, l’idée est venue de son producteur, Patrick Bilodeau, d’UGO média, soucieux ici et avant tout du bien-être des acteurs. « Dans la pratique de leur métier, dit-il, les acteurs se placent dans une position de grande vulnérabilité. C’est encore plus vrai dans le cas de scènes à caractère sexuel ou de nudité. C’est notre responsabilité de s’assurer qu’ils puissent pratiquer leur métier dans un environnement sûr. »

Une dépense qui rapporte

Certes, un tel poste implique un coût supplémentaire, reconnaît-il. « Mais au bout du compte, je pense que c’est une dépense qui est rentable puisqu’elle améliore les conditions de travail des acteurs. N’importe quel employé qui est bien traité sera plus productif et plus créatif, ce qui se répercute sur la qualité de la production. »

Et tout le monde a visiblement apprécié. À commencer par les acteurs, Roxane Tremblay-Marcotte et Étienne Galloy. « Ça m’a sécurisée énormément dès le début », confirme la jeune actrice, qui n’est pas « d’emblée à l’aise » dans ce genre de tournage. Or ici, et avec la coordonnatrice d’intimité, elle a discuté de ses limites (en matière de gestes, d’exposition, etc.), pour trouver toutes les astuces possibles (angles, éclairage et autres habiles coussins pour éviter les contacts directs), afin de répondre aux souhaits et à la vision du réalisateur. « Ça m’a calmée énormément, répète-t-elle. Je ne pense pas que je serais sortie avec une expérience aussi positive sans cela. »

« Des fois, on est là pour faire ce que le réalisateur veut », renchérit Étienne Galloy, son partenaire à la caméra, qui en est ici à sa première expérience en matière de nudité complète. « Le monde veut plaire, on veut que le réalisateur soit content. » Selon lui, la coordonnatrice d’intimité incarne ici « quelqu’un à qui on peut parler sans gêne, sans stress de représailles, de perdre son rôle, etc. Ça permet de dire vraiment comment on se sent ».

Pas un frein

Et à tous ceux qui craignent de voir leur création tourner au « politically correct » en présence d’un tel coach, le réalisateur Olivier Labonté LeMoyne, dont le film devrait sortir l’automne prochain, rétorque : « Pour moi, c’est tout le contraire ! Comme j’ai eu une coordonnatrice d’intimité, j’ai l’impression que j’ai pu en faire plus. Elle nous a rendus tous à l’aise. [...] Elle m’a permis de trouver des façons créatives de raconter mon histoire. [...] Sans coordonnatrice d’intimité, cela m’aurait pris beaucoup plus de temps, avec beaucoup plus de maladresse. [...] Je ne dis pas que ce devrait être une obligation [...] mais je le recommanderais. »

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