Un superministère du Territoire pour lutter contre l’étalement ?

C’est la solution proposée par le lobby des promoteurs immobiliers

Québec — L’Institut du développement urbain du Québec (IDU), le lobby des promoteurs immobiliers, veut lutter contre l’étalement et propose la fusion des ministères des Transports et des Affaires municipales pour créer un superministère du Territoire.

« Il faut que les réflexions du territoire contaminent les Transports, et que cette vision territoriale contamine toutes les autres actions de l’État. Il faut avoir une vision globale du territoire », lance l’ancien ministre libéral Jean-Marc Fournier, à la tête de l’IDU depuis maintenant deux ans, en entrevue avec La Presse.

Dans le débat sur l’aménagement du territoire, M. Fournier affirme que la position des promoteurs immobiliers qu’il représente est claire. Il se range derrière les maires et mairesses en faveur du virage vers la densification. « L’industrie immobilière, elle se trouve du même côté que les environnementalistes. Il faut éviter l’étalement urbain, il faut repenser l’aménagement urbain, il faut développer des quartiers de proximité », affirme-t-il. M. Fournier est un partisan de la ville « 15 minutes », où l’on a accès à l’école, au travail et à des commerces de proximité à moins d’une quinzaine de minutes de marche ou de vélo.

À son avis, la création d’un ministère du Territoire permettrait d’inclure le coût de l’étalement urbain dans les choix gouvernementaux. Il cite le cas de l’hôpital de Gatineau. La Ville souhaite sa construction au centre-ville, ce qui n’est pas acquis.

« À la Santé, je le comprends, ils ont un budget. Ils voudraient aller là où le terrain coûte le moins cher, exactement comme les citoyens le font, parce qu’on ne tient pas compte du coût que représente l’implantation d’un transport collectif, d’aqueducs, de nouveaux services publics », dit-il. Un ministère du Territoire pourrait « prendre en considération les effets économiques » de l’étalement.

L’ancien monde

M. Fournier attend avec impatience la politique d’aménagement du territoire que doit déposer dans les prochaines semaines le gouvernement Legault. Il s’agit, dit-il, d’une « carte routière qui nous indique vers où on doit aller ». « C’est impossible d’envisager le contexte climatique devant nous sans repenser notre mode de vie », dit-il.

Il ne s’étonne pas des déclarations du ministre des Transports, François Bonnardel, qui estime que la densification est une « mode » et qui propose un projet de tunnel autoroutier entre Québec et Lévis. « La vie tout à l’automobile, ça existait jusqu’aux années 2010. Il y a une prise de conscience maintenant, 2050 est de plus en plus près. Les jeunes sont rendus là, les plus vieux, moins. On est dans une transition entre le vieux monde et le nouveau monde », soutient M. Fournier.

« On est entre deux mondes, le monde tout à l’auto d’avant et le monde qu’on espère pour 2050. Et si on le fait dans le respect, et pas dans l’antagonisme, on a une chance de s’y rendre. Si on fait ça “ta gang contre ma gang”, on va peut-être perdre un autre 10 ans. »

– Jean-Marc Fournier, PDG de l’IDU

M. Fournier, qui se décrit comme un « vieux qui rajeunit », se dit « étonné » de voir combien le monde politique parle peu de ces enjeux.

« Pas dans ma cour »

M. Fournier voit plusieurs obstacles qui doivent être surmontés pour construire la ville de demain. D’abord, le financement municipal. Décontamination, aménagement de pistes cyclables et de rues partagées, logements sociaux : les villes n’ont pas les moyens de leurs ambitions et sont prisonnières de la taxe foncière. « Je suis moi-même coupable, j’ai été aux Affaires municipales dans les années 2000 et on ne l’a pas fait. Je le dis en me fouettant moi-même », souligne-t-il. Il faut donc que le fédéral et le provincial augmentent leur financement.

Autre problème : actuellement, le système encourage le développement des couronnes. Le gouvernement construit des autoroutes, payées par l’ensemble des citoyens, et les terrains ne coûtent pas cher. A contrario, dans les centres, il faut souvent décontaminer des terrains, et les gouvernements font payer des redevances aux promoteurs qui densifient autour des projets de transport collectif, déplore-t-il. « On fait payer des redevances qui pénalisent les bons comportements climatiques, mais l’État construit les autoroutes, et ce sont tous les Québécois qui paient pour ça. »

Et finalement, M. Fournier estime qu’il faudra lutter contre le syndrome du « pas dans ma cour », qui vient souvent, dit-il, bloquer les projets de densification.

« Même si les maires ont un discours contre l’étalement et qu’ils disent favoriser la densité, il reste que, lorsque dans un quartier, il y a un projet de densification et que le “pas dans ma cour” s’exprime, assez généralement, les maires vont changer d’idée. »

– Jean-Marc Fournier

Pour casser cette dynamique, M. Fournier estime qu’il faut mieux informer les citoyens. « Jusqu’où les Québécois sont-ils au courant de ce que représente notre territoire, de ce que veut dire la crise climatique, et du besoin de changer nos modes de vie ? Il faut bien qu’on commence à s’en parler. C’est vers ça qu’on s’en va dans les 30 prochaines années », affirme-t-il.

Il faut également changer la formule référendaire, qui bloque selon M. Fournier les projets de densification. « Il y a peut-être d’autres modes, d’autres détails techniques à ajouter pour éviter que l’intérêt particulier des voisins gagne sur l’intérêt commun », croit-il.

Un gouvernement passéiste, selon l’opposition

À l’Assemblée nationale, le gouvernement Legault a été qualifié de passéiste par les partis de l’opposition. « La densification, ça ne veut pas dire élever une famille dans un condo au centre-ville », a lancé le leader parlementaire libéral, André Fortin, qui a dénoncé les « idées sorties tout droit des années 1950 » du ministre François Bonnardel. Selon le chef parlementaire de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, deux visions s’affrontent. « Il y a la vision du passé : plus d’étalement urbain, plus de pollution dans l’air et donc plus de trafic. Et il y a la vision d’avenir : plus de densité, plus de protection de l’environnement et donc plus de qualité de vie », a-t-il dit. « Le maire de Laval est d’accord qu’il faut limiter l’étalement urbain, le maire de Saint-Lin aussi. Donc, ce n’est pas une bataille entre les villes et les régions. Ce n’est pas une bataille entre les villes et les banlieues. C’est une bataille qu’il faut qu’on mène tout le monde ensemble au Québec », a-t-il ajouté.

Pour « servir les régions, ça prend des routes », rétorque le gouvernement

Ce qu’on appelle étalement urbain peut également être du développement régional, soutient le gouvernement Legault, qui souligne que pour « servir les régions, ça prend des routes ». « Il faut être prudent. Quand on parle d’étalement urbain, il faut se poser la question : est-ce qu’on fait du développement régional ? L’important, c’est de créer de bons milieux de vie », a affirmé la ministre des Affaires municipales, Andrée Laforest, à l’Assemblée nationale mardi. Le premier ministre François Legault a dit qu’il était d’accord avec l’idée que les grandes villes « doivent se densifier », mais il a ajouté que « les régions ont le droit de se développer » et que Québec solidaire « veut faire un moratoire sur le développement des régions ». « Nous, on pense qu’il faut développer les régions. Et pour servir les régions, bien oui, ça prend des routes », a-t-il ajouté.

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