Élisabeth II

Les derniers feux

L’Écosse rêve d’indépendance et l’Irlande de réunification. Le royaume tremble au rythme des bulletins de santé de celle qui l’unit.

Moins d’un mois avant les célébrations du jubilé de platine d’Élisabeth II, la Grande-Bretagne retient son souffle. L’humeur du pays est plus que jamais suspendue à l’état de sa reine qui, à 96 ans, semble être le dernier rempart de l’harmonie de la nation. Sa santé chancelante est à l’image de la situation du royaume : fragile et menacée. Ainsi, certains n’hésitent pas à voir dans sa fin de règne une sorte de chant du cygne. Moins celui de la monarchie britannique, à laquelle le public garde sa fidélité, que d’un Royaume-Uni de plus en plus en proie à la tentation de la désunion.

Depuis la mise en application du Brexit, les indépendantistes écossais multiplient les succès. Les dernières élections locales en Irlande du Nord ont porté au pouvoir le Sinn Fein, favorable à la réunion des deux Irlandes. Élisabeth II, qui eut pour mentor Winston Churchill, achève son règne avec le controversé Boris Johnson, 14e locataire du 10 Downing Street. Le visage de la souveraine peut bien rester impassible, il ne fait pas mystère qu’elle apprécie peu ce blond ébouriffé qui met en péril un Royaume-Uni fondé en 1707 par le traité d’Union avec l’Écosse, et intégrant l’Irlande en 1801.

Tradition oblige, elle aurait néanmoins dû lire, ce 10 mai, le traditionnel discours du trône rédigé par le premier ministre pour l’ouverture solennelle du Parlement, devant les deux assemblées réunies dans la Chambre des lords. Les services du protocole avaient tout prévu pour que la Reine assiste, comme chaque année, à ce rendez-vous essentiel de la vie politique britannique. La distance séparant la Robing Room de la Chambre des lords avait été mesurée au mètre près, sans oublier la prise en compte de l’obstacle des trois marches que Sa Majesté aurait dû gravir pour accéder au trône. Depuis 2016, la Reine ne montait plus les escaliers mais empruntait un ascenseur. Trois ans plus tard, le carrosse d’État avait été remplacé par une limousine, plus confortable, mais toujours escortée de huit unités de la garde royale à cheval. Et cela faisait déjà quelques années qu’Élisabeth n’arborait plus le manteau de cour sur une robe rebrodée de sequins d’or ou d’argent, ni la lourde couronne impériale d’État.

La veille de la cérémonie, c’est par un communiqué du Palais que les Britanniques ont appris qu’Élisabeth ne pourrait être présente, en raison de « problèmes de mobilité » : « Après consultation de ses médecins, la Reine a décidé, à contrecœur, de ne pas participer au discours du trône. »

Jusqu’alors, la souveraine n’avait manqué que deux fois cet engagement, en 1959 et en 1963, lorsqu’elle était enceinte d’Andrew puis d’Edward. Cette fois, les raisons de son absence plongent le pays dans l’inquiétude, comme un présage de temps douloureux à venir.

Testée positive à la COVID-19 en février, la souveraine semblait parfaitement rétablie lors du service religieux en mémoire de son époux, le duc d’Édimbourg, puis, plus récemment, le 28 avril, lorsqu’elle a accueilli, souriante et sans canne, le président suisse, Ignazio Cassis, et son épouse. Sa mystérieuse hospitalisation d’octobre était presque reléguée au rang de mauvais souvenir. Jusqu’à ce que, la semaine dernière, le Palais annonce, embarrassé, que « la reine Élisabeth II n’assistera pas aux garden-parties organisées cet été dans les jardins de ses palais, Buckingham Palace à Londres et Holyroodhouse à Édimbourg ». Ayant de plus en plus de difficultés à se déplacer, la souveraine souhaite s’épargner l’effort de marcher au milieu d’une haie constituée de milliers de personnes auxquelles elle doit, presque à chaque pas, adresser un mot de remerciement. Son absence diminue d’autant la valeur de ces rassemblements, annulés depuis trois ans en raison de la pandémie. D’autres membres de la famille royale, a indiqué un porte-parole du palais de Buckingham, seront chargés de la représenter.

Les piliers du clan Windsor seront donc de plus en plus souvent appelés à remplacer Élisabeth, dont les apparitions publiques sont devenues extrêmement rares. Même si les Cambridge, les Wessex et la princesse royale Anne prisent leur rôle d’ambassadeurs, respectivement aux Caraïbes, en Australie et en Papouasie–Nouvelle-Guinée, cela modifiera leur quotidien. La Reine continue cependant à assumer des « tâches légères », accordant des audiences ou recevant les lettres de créance diplomatiques par visioconférence depuis Windsor.

Bientôt 70 ans de règne

Celle qui s’est engagée à « servir jusqu’à [son] dernier souffle » n’entend rien abdiquer de ses prérogatives royales. Une équipe restreinte – dont le chef du service médical, sir Huw Thomas, et le secrétaire privé de la souveraine, sir Edward Young – veille sur la souveraine avec un seul objectif : la ménager dans ses moindres faits et gestes, pour lui permettre de profiter des festivités qui, du 2 au 5 juin, célébreront ses 70 ans de règne. Elles commenceront le jour anniversaire de son couronnement en 1953, avec le traditionnel défilé militaire du Trooping the Colour. Sur le Mall, entre Buckingham Palace et Horse Guards Parade, la prise d’armes réunira 1400 soldats issus de tout le Commonwealth, 200 chevaux, 400 musiciens. La famille royale arrivera à cheval ou en carrosse pour assister au ballet des avions de la Royal Air Force.

Même si l’on dit Élisabeth affaiblie, elle n’a pas hésité lorsqu’il a fallu trancher : « Après mûre réflexion, la Reine a décidé que la traditionnelle apparition au balcon serait limitée à Sa Majesté et aux membres de la famille royale qui exercent actuellement des fonctions publiques officielles en son nom », a déclaré le porte-parole du palais.

Une façon élégante d’en interdire l’accès à Andrew, son fils préféré, et Harry, son petit-fils adoré. Banni, le duc d’York a été contraint de renoncer à tous ses titres et parrainages en raison d’une plainte pour agression sexuelle aux États-Unis, aujourd’hui retirée contre rétribution financière. Le duc de Sussex a, lui, renoncé à ses fonctions officielles en 2020 pour partir vivre à Los Angeles avec son épouse, Meghan Markle. Leurs critiques ouvertes envers la famille royale n’ont visiblement pas été pardonnées. Récemment, dans une interview filmée, Harry affirmait, sibyllin, « vouloir [s’]assurer que [sa] grand-mère était bien protégée et entourée des bonnes personnes »… Les Sussex seront cependant à Londres lors du jubilé de platine. Leur porte-parole a d’ailleurs indiqué que le prince Harry était « excité et honoré » de participer à d’autres célébrations dans ce cadre avec son fils Archie, 3 ans, et sa fille Lilibet, encore jamais présentée en personne à la Reine, fêtera son premier anniversaire le 4 juin. Au total, apparaîtront donc au balcon 18 membres de la famille royale, dont le prince héritier Charles, prince de Galles, et son épouse, Camilla, duchesse de Cornouailles, ainsi que son fils William et l’épouse de celui-ci, Kate, duc et duchesse de Cambridge, et leurs trois enfants, George, Charlotte et Louis.

Le 3 juin, une cérémonie religieuse se tiendra à la cathédrale Saint-Paul. Le lendemain, la famille royale assistera au Derby d’Epsom Downs, l’une des courses hippiques les plus prestigieuses du Royaume-Uni… et la seule qu’Élisabeth n’ait jamais remportée, à ce jour, avec un de ses chevaux. La BBC organisera un concert géant, en direct de Buckingham Palace, pour retracer les moments les plus marquants de son règne. Les plus grandes stars internationales se produiront sur scène, devant un public tiré au sort.

Enfin, au dernier jour du jubilé aura lieu le traditionnel Big Lunch, moment de convivialité où chacun est invité à partager son repas de la manière qu’il le souhaite, à condition de servir le « platinum jubilee cake ». Un grand défilé où sont attendues 5000 personnes viendra clore les festivités avec, dans les rues de la capitale, du théâtre, de la musique, du cirque, des parades costumées. Point d’orgue : le chanteur Ed Sheeran rendra hommage en musique à la monarque nonagénaire.

Des réjouissances aux allures de marathon, où la Reine souhaite être présente. Elle suit donc la recommandation de ses médecins, qui lui imposent un repos forcé. On la sait parfois contrainte d’utiliser un fauteuil roulant. Unique condition : que personne ne la voie ainsi diminuée, quitte à dissimuler ses mouvements derrière des bâches, comme pour la cérémonie en mémoire du prince Philip, le 29 mars, à l’abbaye de Westminster. Au nom du respect de la dignité royale, il a été exigé de la BBC et des photographes accrédités de ne pas montrer la Reine en position de faiblesse. « Sa Majesté a hâte de participer aux célébrations », a assuré un porte-parole du Palais, prenant soin de préciser que « sa présence ne sera toutefois confirmée que plus tard, voire le jour même ».

Lors de son premier jubilé, en 1977, la souveraine avait eu ces mots prémonitoires : « Je ne peux pas oublier que j’ai été couronnée reine du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord. Ce jubilé est peut-être le moment de nous rappeler les avantages que l’Union a conférés aux habitants de toutes les régions de ce Royaume-Uni. » Quarante-cinq ans ont passé. Et si Charles se montre prêt à reprendre le flambeau, il est à craindre que l’Union ne survive pas à Élisabeth II.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.