Allégations de viol collectif

Hockey Canada se défend d’avoir voulu camoufler l’affaire

Ottawa — Hockey Canada jure que jamais l’organisation n’a voulu « camoufler » les allégations de viol collectif visant huit anciens joueurs de la Ligue canadienne de hockey (LCH). Les athlètes qui sont visés par la poursuite, dont l’identité n’est pas connue, n’ont pas dépensé un sou pour régler l’affaire à l’amiable, tandis qu’aucun ex-joueur n’a été forcé de participer à l’enquête indépendante sur ces évènements remontant au printemps 2018.

Les responsables de Hockey Canada étaient attendus de pied ferme dans l’arène parlementaire, lundi après-midi. Convoqués par le comité permanent du patrimoine canadien, ils ont fourni des explications « plutôt décevantes » aux yeux de la ministre des Sports, Pascale St-Onge, qui a accusé l’organisation de « perpétuer la culture du silence ».

« Nous n’avons pas cherché à balayer l’affaire sous le tapis », a déclaré d’entrée de jeu le chef de la direction sortant de Hockey Canada, Tom Renney. À ses côtés se trouvaient son successeur, Scott Smith, le président de la Fondation Hockey Canada, Dave Andrews, et un avocat, Andrew Winton, qui n’avait pas la permission de prendre la parole.

Ils avaient été invités pour faire la lumière sur cette poursuite de 3,55 millions déposée le 20 avril dernier par une jeune femme contre huit ex-joueurs de la Ligue canadienne de hockey, contre la ligue elle-même et contre Hockey Canada. L’organisme avait été mis au courant très rapidement des faits allégués, qui remontent à la nuit du 18 au 19 juin 2018, comme l’a rapporté La Presse.

Lisez l’article « Hockey Canada a été informé rapidement »

L’information a été confirmée par Tom Renney : il a su le 19 juin 2018. Les autorités policières de la ville où le viol collectif aurait eu lieu, soit London, en Ontario, ont pour leur part été alertées « entre 18 h et 19 h », le soir même, a spécifié Scott Smith.

La victime présumée, aujourd’hui âgée de 24 ans, accuse les joueurs d’âge junior, dont certains venaient de remporter la médaille d’or au Championnat mondial junior, de l’avoir agressée dans une chambre d’hôtel au petit matin.

Pas un sou des joueurs inconnus

Le chèque de l’entente, dont le montant est lui aussi inconnu, a été signé par Hockey Canada « au nom de tous les défendeurs » – c’est donc dire que les joueurs de hockey visés n’ont rien payé, d’après ce que Scott Smith a affirmé en réponse aux questions du libéral Anthony Housefather, qui a qualifié cette révélation de « troublante ».

« Nous avons assumé cette responsabilité parce que nous avons voulu respecter les vœux de la jeune femme, qui ne voulait pas être identifiée et qui ne voulait pas que les noms des joueurs soient rendus publics, et parce que les évènements allégués se seraient déroulés lors d’un évènement qui se déroulait sous l’égide de notre organisation », a-t-il exposé plus tard à l’issue de la séance du comité.

Le réseau sportif TSN a été le premier à rapporter cette affaire en citant une poursuite de 18 pages déposée devant la Cour supérieure de l’Ontario. Le document, que La Presse a obtenu subséquemment, n’identifie ni la jeune femme ni les agresseurs présumés.

En fait, d’après la version fournie par Scott Smith à la table du comité, le mystère reste entier : que ce soit au Service de police de London, chez Hockey Canada ou à la firme Henein Hutchison LLP, où l’enquête interne indépendante a été réalisée, on n’en sait rien.

Au comité, on s’est alarmé.

Car ces hommes pourraient maintenant être joueurs dans une équipe de la Ligue nationale de hockey (LNH) ou de la Ligue américaine. Ils pourraient être entraîneurs. L’anonymat que leur confère l’accord confidentiel est inacceptable, ont soulevé des élus.

Pas d’obligation de témoigner

Une autre révélation a fait bondir les députés : Hockey Canada n’a obligé aucun de ses joueurs à participer à l’enquête interne indépendante. Tom Renney et Scott Smith ont patiné en réponse à cette question posée par le député néo-démocrate Peter Julian.

Le premier a dit qu’ils étaient « quatre ou six ». Le second l’a contredit en déclarant que ce nombre était supérieur et a précisé un peu plus tard que « 12 ou 13 » joueurs avaient été rencontrés par les enquêteurs de la firme.

Ils auraient tous dû l’être, de l’avis unanime des élus qui siégeaient au comité lundi.

Le conservateur John Nater s’est insurgé du « manque d’imputabilité » chez Hockey Canada.

« Personne n’a perdu le privilège de porter la feuille d’érable sur son uniforme. Personne n’a été sanctionné. On sait que la LNH mène sa propre enquête. S’il fallait qu’on détermine que des individus doivent être tenus responsables, ce serait un œil au beurre noir pour Hockey Canada », a-t-il laissé tomber.

« On découvre que c’est une pratique organisationnelle qui est ancrée : les joueurs sont protégés de toute poursuite civile dans les cas d’agression sexuelle », dénonce Mélanie Lemay, cofondatrice de Québec contre les violences sexuelles.

« Je trouve ça troublant. C’est comme si on donnait [aux joueurs] la permission de faire des agressions sexuelles en toute impunité. »

– Mélanie Lemay, cofondatrice de Québec contre les violences sexuelles

Invité à évaluer le nombre d’allégations d’inconduite sexuelle dont l’organisation a été informée au cours des dernières années, Scott Smith a estimé à « un ou deux cas par année » ceux qui sont survenus « dans les cinq à six dernières années ».

« Ça envoie un message triste aux personnes qui pourraient vouloir dénoncer, estime Alexandra Dupuy, cofondatrice du collectif J’ai changé moi aussi. Ce que ça dit, c’est que si la personne qui t’a agressée fait partie d’une équipe importante, il y a de grandes possibilités qu’on ne t’entende pas ou qu’on essaie de cacher l’histoire. »

Le 20 avril 2022, jour du dépôt de la poursuite de la plaignante, Tom Renney annonçait sa démission.

Pure coïncidence, a-t-il déclaré au comité.

St-Onge n’exclut pas de retenir des fonds publics

Si Hockey Canada a puisé à même les fonds publics pour régler l’affaire à l’amiable – ce que l’organisation a nié –, Ottawa pourrait revoir complètement ses ententes de contribution le liant aux regroupements sportifs, a insisté la ministre des Sports, Pascale St-Onge.

« Mon levier, pour faire le plus de lumière possible sur cette histoire, c’est l’audit financier qui est en cours présentement. […] On va poursuivre avec l’audit, et il n’y a rien qui est exclu », a-t-elle déclaré en mêlée de presse après la réunion.

Dans la salle de comité, la ministre a spécifié avoir été informée de l’affaire le 24 mai dernier et a réitéré qu’elle avait été « bouleversée » d’apprendre cette « sordide histoire », d’autant plus qu’il est, selon elle, inacceptable que ces agresseurs allégués puissent avoir aujourd’hui de « lucratives carrières [dans la LNH] ».

– Avec Simon-Olivier Lorange, Guillaume Lefrançois et Lila Dussault, La Presse

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