Crédit d’impôt américain sur les véhicules zéro émission

Le secteur canadien réclame une riposte

Ottawa — Le milieu des affaires et le secteur syndical sont aux abois. Face à la proposition « dévastatrice » de l’administration Biden d’offrir de généreux crédits d’impôt à l’achat de véhicules zéro émission construits aux États-Unis, nombreux sont ceux qui réclament d’urgence un plan d’attaque pour faire reculer le président américain.

Le premier ministre Justin Trudeau et la vice-première ministre Chrystia Freeland ont profité de leur passage à Washington, il y a quelques jours, pour prévenir les grosses pointures du Congrès américain, démocrates comme républicains, des conséquences qu’aurait cette mesure – en violation avec le nouvel ALENA, selon le camp canadien – sur le commerce continental.

Ils sont cependant rentrés les mains vides. Même que le jour de leur retour à Ottawa, la Chambre des représentants a adopté le projet de loi mammouth Buy American dans lequel se trouve cette proposition de mesures incitatives pouvant atteindre 12 500 $ pour l’achat de véhicules électriques. Les jeux ne sont pas faits, la balle étant maintenant dans le camp du Sénat.

Mais l’heure n’est pas à l’attentisme, estiment de nombreux acteurs qui seraient lésés par la mesure.

Du côté syndical, on concocte déjà une riposte à la « déclaration de guerre », a indiqué en entrevue à La Presse Jerry Dias, président du puissant syndicat Unifor, qui représente des dizaines de milliers de travailleurs de l’industrie de l’automobile du Canada.

Il rentre ce jeudi de Mexico, où il s’est rendu pour convaincre des organisations syndicales mexicaines de faire front commun pour freiner les velléités américaines.

Le dirigeant propose une stratégie pour le moins draconienne : couper les vivres aux États-Unis temporairement afin de prouver à quel point ce marché est intégré.

« S’ils veulent aller de l’avant, je choisirais une date où le Canada et le Mexique cesseraient d’envoyer toutes les pièces de l’autre côté de la frontière. Ça paralyserait l’industrie américaine de l’automobile en l’espace d’une minute. »

— Jerry Dias, président du syndicat Unifor

Que la menace soit mise à exécution ou pas, chose certaine, le Canada ne peut « avoir une approche à long terme », car « il se prend des décisions sur des investissements au moment où on se parle », argue le pugnace dirigeant syndical.

Il presse le gouvernement de réunir les parties prenantes pour lancer une offensive semblable à celle qui avait été déployée, de façon concertée et tentaculaire, en amont de la renégociation de l’ALENA.

Une approche « d’urgence » requise

C’est également l’avis de Robert Asselin, premier vice-président du Conseil canadien des affaires. « Il faut avoir cette même approche d’urgence, des menaces de représailles, en faire un genre d’obsession quotidienne. Il faut parler à tous les gouverneurs des États importants, les membres du Congrès », plaide en entrevue cet ancien proche conseiller de Justin Trudeau et de l’ancien ministre des Finances Bill Morneau.

Car « eux, les Américains, ils fonctionnent dans une nouvelle idéologie économique. Ils ont une politique industrielle protectionniste, et la dernière chose à laquelle ils pensent, c’est le Canada », avance-t-il.

Dans ses négociations, le gouvernement Trudeau pourrait utiliser comme argument de vente l’ampleur de ses réserves de minéraux critiques, qui entrent dans la fabrication de batteries pour véhicules électriques, ajoute M. Asselin.

« C’est nous qui les avons, ces minéraux, et ils en ont besoin », résume-t-il.

Le premier ministre Trudeau a mis de l’avant cet argument de vente la semaine dernière dans la capitale américaine.

Pourquoi les États-Unis s’approvisionneraient-ils en Chine plutôt que de se tourner vers leur voisin « fiable » pour faire le plein de ces minéraux ? Oui, « ça va être plus cher » d’acheter au Canada – mais cela vaut mieux que de brasser des affaires avec certains pays qui traitent leurs travailleurs avec aussi peu d’égards et qui, de surcroît, « se fichent des normes environnementales », a-t-il insisté mercredi dernier.

« C’est toujours la même chose »

L’ancien premier ministre du Québec Jean Charest juge qu’on doit aussi miser sur cet atout. « C’est un enjeu majeur pour eux. On pourrait faire un package autour de ça et rendre évident ce qui devrait l’être », signale-t-il. « Le principe autour duquel Biden organise toutes ses politiques, c’est en réaction à la Chine », explique celui qui faisait partie du gouvernement à l’origine de la mouture originale de l’ALENA.

Sans nécessairement aller jusqu’à déployer une opération « de la même ampleur » que celle orchestrée afin de contrer l’intention de l’ancien président Donald Trump de jeter aux poubelles l’entente tripartite, la situation exige que l’on ait une approche « Équipe Canada » afin de trouver une solution qui « ne fasse pas perdre la face » à Joe Biden, fait-il valoir.

« Oui, il le faut. Parce que le pouvoir, aux États-Unis, il est très dispersé… Et il faut être très insistant, parce que les Américains, ils sont durs d’oreille. »

— Jean Charest

L’ancien premier ministre ne s’émeut pas outre mesure de cet affront à l’endroit du Canada. « C’est toujours, toujours la même chose. C’est toujours la même dynamique. Il faut retourner encore et encore. La meilleure méthode qu’on connaît pour contrer ça, c’est celle qu’on a employée de tous les temps, c’est-à-dire que tu mets tout le monde à contribution », remarque-t-il.

Le gouvernement Trudeau n’a pas encore voulu ouvrir son jeu ou préciser de stratégie.

« Nous adopterons toujours une approche d’Équipe Canada, en travaillant avec les entreprises, les exportateurs, les fabricants et les travailleurs canadiens, comme nous l’avons fait au cours des six dernières années et comme nous continuerons de faire », a déclaré Chris Zou, au cabinet de la ministre du Commerce international, Mary Ng.

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