Antirégime

Se libérer d'une culture toxique

Au début de la vingtaine, Christy Harrison a pris un peu de poids. Elle a entrepris un régime. Après quelques mois de restrictions, la jeune femme s’est mise à s’empiffrer d’aliments volés à sa colocataire, avant de redoubler d’efforts le lendemain… Son trouble du comportement alimentaire était né. Vingt ans plus tard, la diététicienne et journaliste américaine publie Antirégime, aux Éditions de l’Homme, essai qui dénonce la « culture du régime » dans laquelle l’Amérique du Nord est embourbée. Portrait en cinq points.

Une industrie qui se réinvente

Au moins 200 000 $US. C’est ce que Linda Aubuchon, femme dans la quarantaine de Detroit, au Michigan, calcule avoir perdu au total en régimes, pilules et livres pour perdre du poids. Relatée dans Antirégime, son histoire n’est pas unique. L’industrie américaine des produits et des programmes amaigrissants a une valeur de plus de 72 milliards US, selon Marketdata (2019).

Or, « les deux tiers des personnes qui suivent un régime reprennent plus de kilos qu’elles n’en ont perdu », dit en entrevue dans un très bon français Christy Harrison. « Presque la totalité, entre 90 % et 95 %, regagnent au moins ce qu’elles ont perdu », ajoute-t-elle. Comme l’industrie des régimes est lucrative – ironiquement, elle l’est davantage quand elle échoue –, elle perdure. « Elle s’est déguisée en industrie de la santé et du bien-être pour continuer », observe Christy Harrison. Les barres amaigrissantes ont cédé leur place aux détox au jus vert – c’est ce qu’on appelle se réinventer.

Culture du régime

Si cette industrie est florissante, c’est parce qu’on vit dans ce que Christy Harrison nomme la « culture du régime ». Ce système de croyances repose selon elle sur quatre piliers :

1. Il encourage la minceur et la musculature, qui sont associées à la santé et à la vertu morale.

2. Il fait la promotion de la perte du poids et du remodelage du corps comme moyens d’accéder à un statut – moral, social, de santé – supérieur.

3. Il diabolise certains aliments et en valorise d’autres.

4. Il opprime ceux qui ne correspondent pas à l’image valorisée (personnes corpulentes, racisées, handicapées, etc.).

Danger pour la santé

En exhortant les gens à maigrir, les professionnels de la santé sont bien intentionnés, reconnaît Christy Harrison. « Je donnais moi-même des conseils de nutrition qui visaient la perte de poids », reconnaît-elle. Or, parler d’« épidémie d’obésité » et en faire une question de responsabilité personnelle aggrave la situation, estime-t-elle aujourd’hui.

« Quand ils essaient de perdre du poids, les gens mettent leur santé en danger, résume la diététicienne. Le cycle de perte et de reprise de poids augmente le risque de maladies chroniques, de maladie cardiaque, de mortalité et de certaines formes de cancer. C’est probablement parce que ça exerce un stress sur le corps. »

Alimentation intuitive

Pour se « libérer » de cette culture, Christy Harrison conseille d’arrêter les diètes, de manger suffisamment et régulièrement, sans supprimer de groupes d’aliments. Adepte de l’approche health at every size (la santé, peu importe le poids), la diététicienne recommande de manger intuitivement et de laisser son poids se stabiliser de lui-même – ce qui est tout un défi après des années de déconnexion à ses signaux de faim et de satiété.

« Pour un mode de vie vraiment sain, il faut s’occuper de la santé mentale en plus de la santé physique. »

— Christy Harrison

En cas de trouble du comportement alimentaire, le fait de faire appel à des spécialistes est nécessaire, ajoute-t-elle. Christy Harrison dénonce le « santéisme », selon lequel la santé est une obligation morale qui confère à une personne respect et ressources. Mais ne faut-il pas aussi avoir du temps et de l’argent pour renouer avec l’alimentation intuitive et bouger selon son bon plaisir ?

Solutions individuelles

Antirégime peut aider les personnes aux prises avec un trouble alimentaire, en proposant essentiellement des pistes de solution individuelles. Ne peut-on pas agir plus globalement et de façon préventive, par exemple en offrant de bons dîners chauds cuisinés sur place pour tous dans les écoles primaires ? « Oui, carrément, répond Christy Harrison. Ça m’étonne qu’au Canada, vous n’ayez pas déjà des repas à l’école. Aux États-Unis, on pense souvent qu’on est en retard par rapport au Canada, en matière de santé publique… Ce serait très important, pour améliorer la situation et réduire un peu les inégalités. »

Peut-on aussi manger en se souciant de l’environnement ou en encourageant les producteurs locaux ? « C’est bien de penser à l’environnement, bien sûr, observe Christy Harrison. Si vous pouvez soutenir des systèmes alimentaires durables sans que ce soit restrictif, ça peut aller. Mais si vous avez un désordre alimentaire, ça peut être vraiment délicat et compliqué. Et presque tout le monde qui vit dans la culture du régime a un peu de désordre alimentaire ou une relation assez tendue avec l’alimentation. » C’est l’un des constats frappants d’Antirégime : la culture du régime garde la population trop affamée et centrée sur son poids pour avoir le temps de réfléchir aux façons de changer le monde…

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