Chronique

L’impact du virus sur les performances des joueurs

« What doesn’t kill you makes you stronger. »

Ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort, chante Kelly Clarkson. C’est joli. Bien pensé. Un beau slogan sur un chandail, ou un mur Facebook. Sauf qu’entre adultes majeurs et vaccinés – ou pas –, disons-nous les choses franchement : ce ver d’oreille n’est pas toujours le reflet de la réalité.

Prenez les athlètes et la COVID-19.

Des milliers ont contracté le virus. Parfois, avec des symptômes. Parfois, sans. Quelques-uns ont été plus malades. Le baseballeur Freddie Freeman, les hockeyeurs Marco Rossi et Rasmus Ristolainen ont craint d’en mourir. Mais très, très, très, très, très peu d’athlètes de haut niveau sont morts de la COVID-19.

Est-ce que la maladie a rendu les survivants plus forts pour autant ?

Non.

Au contraire. Des footballeurs professionnels infectés pendant les premiers mois de la pandémie ont même subi une baisse de leurs performances sportives à moyen terme, ont découvert trois chercheurs des universités Heinrich Heine (Allemagne) et de Reading (Angleterre).

Comment les chercheurs sont-ils arrivés à ce constat ?

Pendant 15 mois, ils ont suivi les performances des joueurs de soccer des ligues d’élite en Allemagne et en Italie. L’échantillon est intéressant, car dès le printemps 2020, ces joueurs ont été testés fréquemment. De deux à trois fois par semaine en Allemagne. Avant chaque partie en Italie. Pas de risque, donc, de polluer les données avec des cas non répertoriés. Les chercheurs ont confirmé les noms de 233 joueurs infectés.

Ensuite, ils ont comparé leurs statistiques avant et après l’infection.

Quelles statistiques ?

Les minutes jouées. La distance parcourue. Les touches. Les interceptions. La possession du ballon. Mais surtout, surtout, les passes. Cette mesure fut employée dans plusieurs autres études, ces dernières années, pour calculer la productivité d’un joueur.

« La productivité, écrivent les chercheurs, est une fonction de divers aspects de la santé. Principalement des mesures physiques, comme l’accélération, la condition et l’endurance, mais aussi la capacité cognitive à se positionner de manière optimale sur le terrain. Le nombre de passes est lié à l’ensemble de ces mesures. C’est pourquoi nous basons notre analyse sur ce paramètre. »

À noter, les observations ont été faites avant la vaccination massive. Et avant l’arrivée du variant Omicron.

Les principales conclusions :

– Les joueurs infectés ratent peu de matchs

Bien sûr, ils sont à l’écart du jeu pendant leur quarantaine. Mais sur le moyen terme, le virus n’a pas d’effet sur le nombre de parties jouées.

– Par contre, leur temps de jeu est réduit

Immédiatement après le retour au jeu, un joueur passera en moyenne six minutes de moins sur le terrain qu’avant. « Une chute d’environ 10 %, notent les auteurs. Ça indique que plusieurs joueurs [infectés] sont employés comme substituts. Ça peut démontrer un problème généralisé de forme physique. » Ces joueurs retrouvent leur temps de jeu préinfection après environ cinq mois.

– La performance des joueurs infectés décline d’environ 5 %

Les performances se détériorent dès le retour au jeu, et ça dure pendant des mois, ont déterminé les chercheurs.

« L’effet n’est pas transitoire. Il reste négatif pendant longtemps. Nous considérons cela comme une preuve que la COVID-19 peut provoquer une baisse des performances à long terme chez les personnes infectées. »

— Trois chercheurs des universités Heinrich Heine (Allemagne) et de Reading (Angleterre)

Et ça ne tient pas compte, ajoutent les auteurs, de joueurs plus sévèrement atteints, qui ont dû s’absenter plus longtemps.

– La baisse des performances dure plus longtemps que pour les autres maladies

Les chercheurs ont vérifié si les effets de la COVID-19 duraient plus longtemps que ceux d’autres problèmes médicaux courants, comme une grippe ou une blessure musculaire. Réponse : oui. Pour l’influenza, expliquent-ils, la détérioration des performances ne dure en moyenne que 3,5 jours.

Je le répète : l’étude a été conduite avant la vaccination de masse. À un moment où le virus affectait plus gravement les personnes infectées. Comment réagiront les athlètes adéquatement vaccinés, à long terme, à Delta ou Omicron ? Il est évidemment trop tôt pour le prédire. Or, il y a quand même des leçons à tirer de l’étude.

Regardons comment les équipes gèrent le virus ces dernières semaines. Dans la Ligue nationale de hockey (LNH) et la National Football League (NFL), des joueurs, des entraîneurs et des dirigeants réclament la fin des tests de dépistage pour les asymptomatiques.

Et devinez quoi ?

Je les comprends.

Au départ, ces tests étaient nécessaires pour la reprise des activités. Les gouvernements exigeaient un protocole serré pour autoriser les voyages en avion, les déplacements en groupe et les contacts fréquents sur le terrain, sans masque, à moins de deux mètres de distance. Sauf que depuis, les vaccins sont arrivés. Ils furent efficaces contre Alpha et Delta. De grands pans de la société ont été déconfinés. Bon, le Québec et l’Ontario sont reconfinés, mais aux États-Unis, presque tout est revenu à la normale.

D’où la question soulevée par les athlètes : pourquoi devons-nous encore être testés aussi souvent ? Pour passer la frontière canadienne, on peut comprendre, mais lorsqu’on reste aux États-Unis ?

Parce qu’ils voyagent beaucoup ? L’Américain lambda n’est pas obligé de se faire tester avant de prendre un vol intérieur.

Parce que leur travail implique des contacts fréquents ? C’est vrai. Mais c’est aussi le cas des cuisiniers, qui ne sont pas testés avant chaque service. Ou des professeurs, qui ne sont pas testés chaque jour avant d’enseigner à 30 élèves. Il y a même des États – notamment le Québec – qui demandent aux asymptomatiques de cesser les tests PCR.

Les joueurs veulent être moins testés ? C’est légitime.

Ils sont prêts à vivre avec le risque d’une baisse de leurs performances à moyen terme ? D’accord. Sauf que dans le sport professionnel, la gestion des risques est partagée. D’une part, il y a les athlètes. De l’autre, le club. Et être dirigeant d’une équipe, après avoir vu les résultats de l’étude réalisée sur les footballeurs allemands et italiens, je maintiendrais la politique actuelle de dépistage.

Au hockey, au basketball, au football et au soccer, il y a souvent une très petite marge entre la victoire et la défaite. Un joueur dont les performances déclinent de 5 % sur le moyen terme, c’est peut-être insignifiant. Mais 20 joueurs dont les performances déclinent de 5 % pendant six mois, eh bien, ça devient un problème.

En attendant de connaître les effets d’Omicron sur les performances sportives à moyen terme, la meilleure stratégie, ça reste encore de tester souvent, pour endiguer le plus rapidement possible une éclosion au sein du club.

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