En prendre (encore plus) soin

Alors que la campagne électorale arrive en fin de parcours, l’équipe éditoriale de La Presse se penche sur les sujets qui retiennent l’attention des électeurs. Notre objectif : faire la synthèse et l’analyse des engagements des différents partis et vous offrir notre point de vue sur les enjeux qui feront la différence lors des élections du 3 octobre. Alexandre Sirois amorce cette série de cinq textes en se penchant sur la question de l’immigration. Au menu des prochains jours : éducation, santé, économie et environnement. Bonne lecture !

« Chaque fois » que François Legault parle d’immigration, « c’est soit pour dire que c’est une menace ou un problème, ou que c’est associé à la violence », a déploré Dominique Anglade lundi.

Depuis le début de la campagne, la cheffe libérale a dénoncé à plusieurs reprises le langage utilisé par le premier ministre pour parler de l’immigration. Elle sonne peut-être comme un disque rayé, mais ce n’est pas sa faute. C’est plutôt celle de son rival, qui multiplie les déclarations controversées à ce sujet.

François Legault a présenté ses excuses il y a deux semaines (après avoir parlé d’extrémistes et de violence pour s’opposer à une hausse des seuils). Mais depuis, il a continué de parler des deux côtés de la bouche. Il affirme à la fois que l’immigration est « une richesse » et qu’elle peut menacer la « cohésion nationale ».

L’enjeu de l’immigration mérite mieux que cette joute stérile.

La façon dont l’enjeu est traité par la Coalition avenir Québec (CAQ) depuis le début de la campagne électorale vient conforter dans leur idée ceux qui ont une attitude négative à l’égard de l’immigration. Et renforcer les préjugés.

Par ailleurs, en présentant les immigrants comme un problème potentiel, la CAQ ne contribue certainement pas à favoriser leur intégration et leur francisation dans la joie et l’allégresse. C’est pourtant l’objectif à atteindre si on veut s’assurer que le poids du français se maintienne à long terme.

Ce qui est dommage, aussi, c’est que ces controverses éclipsent le débat sur notre capacité d’accueil.

Ce débat s’est surtout centré jusqu’ici sur des chiffres. Devrait-on accueillir davantage d’immigrants, comme le souhaitent le Parti libéral du Québec (PLQ) et Québec solidaire (QS), ou en prendre nettement moins, tel que préconisé par le Parti québécois (PQ) ? Une troisième option, celle du statu quo – soit environ 50 000 par année –, est défendue tant par la CAQ que le Parti conservateur du Québec (PCQ).

Mais nous l’avons déjà dit, avancer de tels chiffres de façon arbitraire, sans établir la réelle capacité d’intégration du Québec, ne nous mène pas très loin.

Ce qui est plus utile, c’est de débattre des façons d’améliorer la régionalisation et la francisation.

La CAQ l’a compris, même si ce n’est pas l’impression qu’elle nous donne depuis le début de la campagne. Depuis son arrivée au pouvoir, elle a mis de l’avant des mesures structurantes pour changer la donne. Dans les deux cas.

Elle a par exemple rapidement fait gonfler le budget alloué à la francisation (de 94 millions à 170 millions par année), ce qui a permis d’offrir des allocations plus généreuses et d’élargir l’accessibilité. Le parti souhaite injecter 16 millions de plus dès l’année prochaine. On prévoit aussi l’arrivée d’un guichet unique en francisation. Ce sera, si tout se passe comme prévu, un précieux atout.

En matière de régionalisation, le gouvernement caquiste a mis en place davantage de directions régionales (on est passé de 4 à 9) et d’antennes (de 21 à 73) du ministère de l’Immigration à travers la province. On a aussi déployé des agents d’aide à l’intégration et des conseillers en immigration régionale.

Québec n’a pas encore fait le bilan de l’impact de ces initiatives, dont certaines sont récentes, d’autres en chantier et d’autres encore – celles liées à la francisation – ont été perturbées par la pandémie. Toutefois, on peut déjà prédire qu’elles ne seront pas suffisantes.

La Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes estime qu’il faut encore « majorer substantiellement » les allocations offertes pour la participation aux cours de français.

L’Union des municipalités du Québec (UMQ), pour sa part, réclame une « stratégie de régionalisation de l’immigration ». Elle souhaite que les diverses régions puissent se concerter avec le gouvernement provincial pour que leurs besoins soient pris en compte.

Au chapitre des innovations proposées au cours de la campagne, Québec solidaire et le Parti libéral sont les deux formations politiques qui se démarquent le plus.

Pour convaincre davantage d’immigrants de s’établir en région, QS promet « une voie rapide et prioritaire » qui permettrait à ceux qui se trouvent déjà à l’extérieur de Montréal d’obtenir leur statut permanent (le PQ aussi, mais il réduirait le nombre de nouveaux arrivants à 35 000 par année). Reste à voir si ces immigrants vont demeurer en région, bien sûr.

Le PLQ souhaite pour sa part agir en amont. Il fait écho à la proposition de l’UMQ en promettant des ententes avec chacune des régions pour répondre à leurs demandes, en fonction de leur capacité d’accueil et des besoins de main-d’œuvre.

Revoir à la hausse le budget des services de francisation est aussi proposé tant par le PLQ que par QS (qui irait jusqu’à 230 millions/an).

Ces propositions ont du mérite, mais il faudrait aller encore plus loin. Une offensive ambitieuse devra être menée par le prochain gouvernement dans l’espoir d’un virage marqué et durable en matière de régionalisation et de francisation.

Un plan d’action qui permettrait notamment de s’assurer de la qualité des services de francisation et de l’élimination de toutes les embûches bureaucratiques qui freinent son efficacité.

Un plan d’action qui, pour miser davantage sur la régionalisation, irait aussi loin que prévoir non seulement l’adéquation de l’immigration avec le marché du travail, mais aussi l’ajout de places en garderie et de logements.

Un plan d’action qui, enfin, examinerait dans le détail les défis provoqués par l’augmentation marquée du nombre d’immigrants temporaires.

La CAQ avait eu raison, en 2018, de dire qu’il fallait « prendre soin » des immigrants. C’est encore plus vrai aujourd’hui qu’hier. Et moins que demain.

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