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Klara et le Soleil : conte futuriste

Klara et le Soleil

Kazuo Ishiguro

Traduit de l'anglais par Anne Rabinovitch

Gallimard

384 pages

3,5 étoiles

Avec Klara et le Soleil, son premier roman depuis qu’il a remporté le prix Nobel de littérature, en 2017, le Britannique Kazuo Ishiguro sonde la « complexité » du cœur humain dans une version futuriste de notre société.

Le lieu et l’année ne seront jamais précisés. Mais dans cet univers qui ressemble fort au nôtre évoluent des AA – des amis artificiels, soit des robots dotés d’une intelligence hors du commun dont la mission est de faire en sorte que l’adolescent à qui ils appartiendront ne se sente jamais seul.

On se glisse dans la peau de Klara, avec qui on fait connaissance dans une boutique d’AA, où elle passe un peu plus de temps que prévu avant d’être achetée par Josie et sa mère. Or, Klara est une AA particulière en raison de son extraordinaire capacité d’observation. Rien ne lui échappe, elle est capable de déchiffrer les émotions humaines pour apprendre à se comporter de façon appropriée. Et c’est justement pour ces qualités qu’elle est choisie par la mère de l’adolescente.

Klara découvre sa nouvelle demeure, « le dehors » et les curieux liens que les humains entretiennent entre eux. Mais Josie, à qui elle voue un attachement et une loyauté indéfectibles, est malade et commence à faiblir. Klara se met alors à négocier avec le Soleil, qui est une forme de divinité pour elle, nourricier et guérisseur. Jusqu’à ce qu’elle découvre la véritable raison pour laquelle elle a été achetée.

Kazuo Ishiguro n’est pas un donneur de leçons ; il montre dans Klara et le Soleil tout son talent à sonder les âmes et les relations humaines sans chercher à philosopher ni à proposer de solution à nos maux, qu’il se contente de décrire sans poser le moindre jugement.

On ne trouvera pas non plus dans ce roman de longues réflexions philosophiques. Rien que de petites phrases parsemées ici et là, qui nous soufflent par leur simplicité et qui résonnent longtemps. « Ça doit être agréable de n’avoir pas de sentiments. Je t’envie. » Ou encore : « Jusqu’à ces derniers temps, je ne pensais pas que les humains pouvaient choisir la solitude. Que le désir de ne pas être seul pouvait être balayé par une force plus puissante. »

Dans ce conte futuriste qui n’est ni une utopie ni une dystopie, l’écrivain examine en fin de compte notre appréhension de la solitude, l’unicité de l’individu, l’importance que l’on accorde à la vie sociale, la perte, la foi. Et pose avec délicatesse un regard extérieur sur notre société qui invite, peut-être trop doucement, à la réflexion.

Road trip épique

Les occasions manquées

Lucy Fricke

traduit de l’allemand par Isabelle Liber

Le Quartanier

274 pages

* * *1/2

C’est l’histoire de deux amies berlinoises, des quadragénaires un peu désabusées de la vie, qui partent un jour en road trip, pour des motifs épiques. Le père de l’une (vieux bougon malcommode), en phase terminale, a en effet demandé à sa fille de le conduire à son rendez-vous ultime avec la mort, dans une clinique d’aide au suicide, en Suisse. Celle-ci ne conduisant plus (depuis un accident fatal, on vous passe les détails), elle demande à l’autre, sa meilleure amie, de l’accompagner. Si ce n’est pas de l’amitié, on ne sait pas ce que c’est. Disons que comme entrée en matière, ça promet.

Premier roman de l’Allemande Lucy Fricke traduit en français, Les occasions manquées (Töchter), en lice pour le prix Médicis du roman étranger, vient aussi d’être adapté au cinéma. Et ça ne nous surprend pas. Tous les ingrédients d’un scénario riche en rebondissements sont là, humour, insolences et scènes délirantes en prime.

C’est que l’aventure, haute en couleur et en réflexions philosophiques un brin cyniques (sur la vie, la mort, les relations paternelles, bien sûr, mais aussi l’amour et l’amitié, on parle de quoi pendant un tel road trip, y avez-vous pensé ?), vire au fil des pages en roman policier, à la Thelma & Louise (en moins jeunes, moins sexy « et même pas opprimées », diront même les principales intéressées !). Avec en toile de fond non pas l’Amérique, mais l’Europe, et les routes allemandes, italiennes, suisses, et même (surtout !) grecques.

On ne vous en dit pas plus, mais disons que ça se lit tout seul (en faisant voyager, qui dit mieux ?), et même si le récit est par moments inégal et un peu (beaucoup) tiré par les cheveux, les deux copines, aussi imparfaites (et alcooliques) soient-elles, sont ici franchement attachantes.

— Silvia Galipeau, La Presse

Le labyrinthe des confessions

Le malenchantement de sainte Lucy

Zsuzsi Gartner

traduit de l’anglais par Éric Fontaine

Éditions Alto

256 pages

3 étoiles et demi

Journaliste de profession, la Canadienne aux racines germano-hongroises Zsuzsi Gartner s’est fait connaître par ses recueils de nouvelles.

Elle signe avec ce premier roman, Le Malenchantement de sainte Lucy, un récit kaléidoscopique, hautement original, souvent déstabilisant, finaliste au Prix Rogers Writers’Trust.

Lucy, une femme dépressive vivant à Vancouver, voit son existence chamboulée après la mort de son cousin Zoltán des suites d’une histoire presque trop incroyable et horrible pour être vraie, dont il lui confesse les détails avant de mourir. À partir de ce moment, elle deviendra un « mur des Lamentations en chair et en os ».

La structure du roman, inspirée des Confessions de saint Augustin, donne à lire ces confessions dont la narratrice se nourrit comme un vampire : un fœtus qui assassine sa jumelle dans le ventre de sa mère, un jeune garçon amoureux fou d’une religieuse qui fera périr par le feu un prêtre, même des plantes qui crachent leur haine viscérale des humains et leur plan pour éradiquer la race !

L’imagination de Gartner est exubérante, étrange. Le roman, très touffu, satire distopique à l’écriture parfois surréaliste, prend la forme d’un pavillon des miroirs où on perd parfois ses repères, de poupées russes qui s’emboîtent sans fin, où le passé et le futur tourbillonnent, interchangeables. « Nous pensons nous souvenir du passé et imaginer le futur. Et si en réalité, c’était l’inverse ? », lancera la narratrice. Une lecture fascinante, mais difficile ; on a l’impression, une fois la dernière page tournée, qu’il faudrait relire le roman plusieurs fois pour en comprendre toutes les fines interconnexions.

— Iris Gagnon-Paradis, La Presse

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