Birmanie

Un Noël en enfer

La junte du général Min Aung Hlaing, surnommé « le Hitler birman », massacre des villages entiers

Ils devaient célébrer la nativité du Christ, ils ont souffert la Passion. Dans la nuit du 24 décembre, une quarantaine de civils d’une localité de l’Est birman ont été suppliciés par l’armée. Leur tort : appartenir à l’une des minorités les plus insoumises du pays, les Karenni. Une communauté chrétienne, au sein d’une société où le bouddhisme est utilisé comme arme idéologique par la junte. Depuis le coup d’État du 1er février, le régime redouble de barbarie à l’encontre de plusieurs ethnies rebelles, comme les Kachin, les Han ou les Karen. Plongeant la Birmanie dans un engrenage de violence.

Des carcasses de camionnette, 39 corps calcinés, des tombes posées sur l’humus frais et constellées de pétales couleur d’Amherstia nobilis, la « fierté de la Birmanie »… Tels sont les stigmates apparents, huit jours après, du pire massacre perpétré par la junte birmane : celui de la nuit de Noël dernier, dans l’État de Kayah, où vivent les Karenni (sous-groupe de l’ethnie karen).

Un crime contre l’humanité, peut-être. Un crime de trop, sûrement, puisqu’il indigne le monde et marque d’une tache indélébile l’une des pires dictatures, celle du général Min Aung Hlaing, chantre du nettoyage ethnique qui rejoint là, au panthéon de l’horreur, Hitler, Pol Pot, Staline ou Mao Zedong.

Résumé des faits : la nuit vient de tomber, ce 24 décembre 2021, sur le petit village chrétien de Mo So, à 50 kilomètres de la frontière thaïlandaise. Les témoignages recueillis par Paris Match en Birmanie et en Thaïlande permettent de reconstituer le puzzle macabre des évènements.

« Le jour de la Sainte-Adèle, les militaires de la Tatmadaw [les forces armées birmanes] ont arrêté au hasard des voitures transitant par le village de Mo So. Ils savaient que la rafle serait fructueuse, car de nombreux rassemblements et célébrations s’organisaient pour Noël », explique d’une voix blanche Banyar (un nom d’emprunt car notre interlocuteur est recherché par l’armée), porte-parole du Karenni Human Rights Group. Cette ONG recense et livre au monde les récits des exactions commises contre son peuple, les Karenni, ethnie de la région du Centre-Est mitoyenne de la Thaïlande.

« L’armée voulait faire un exemple, terroriser les populations, poursuit Banyar. Parmi les automobilistes interpellés, certains ont été battus à mort. D’autres ont eu les mains liées. Puis les militaires ont entassé, pêle-mêle, morts et survivants dans une demi-douzaine de véhicules auxquels ils ont mis le feu. Ils dansaient et riaient devant ce brasier. »

Notre interlocuteur s’exprime via l’application Signal, depuis la ville de Demoso où font rage encore, dit-il, de violents combats. Les rafales de mitraillettes, les bruits d’explosion de mortiers qui interrompent notre conversation en attestent. « Au massacre de Noël, quatre membres des gardes-frontières, unité pro-régime à la composante ethnique proche des groupes rebelles, ont supplié les soldats d’épargner les civils. Sans succès : ils ont tous été exécutés d’une balle dans la tête », conclut le Karenni.

L’association humanitaire britannique Save the Children a, quant à elle, annoncé que deux de ses membres avaient perdu la vie au cours de cette nuit d’horreur dans l’État de Kayah, à dominante catholique. Selon l’ancienne avocate anglaise Inger Ashing, engagée avec Save the Children depuis vingt-cinq ans, les travailleurs humanitaires revenaient d’une mission quand leur véhicule a été attaqué puis aussitôt incendié, sans la moindre sommation. « Cela constitue, poursuit-elle, une très grave violation des lois protégeant le travail humanitaire. Nous sommes terrifiés par la violence envers des civils qui vouent leur vie à leur mission, en aidant des millions d’enfants dans le besoin. » Présent en Birmanie depuis 1995, Save the Children participe à des programmes de nutrition, de santé et d’éducation et emploie plus de 900 personnes dans le pays.

Zaw Min Tun, un porte-parole de la junte, se justifie et rapporte que les soldats ont tenté d’arrêter sept voitures au prétexte qu’elles circulaient de manière « suspecte », sans jamais s’excuser des barbaries qui s’ensuivirent. De fait, ces pratiques sont courantes pour les soldats de Rangoun, souvent très jeunes, illettrés, bourrés d’amphétamines et dressés pour tuer les civils, surtout les femmes et les enfants, au mépris de toutes les lois de la guerre. Des pratiques comparables à celles de la Waffen-SS lorsqu’elle brûlait les enfants dans l’église d’Oradour-sur-Glane. Leur objectif : endiguer toute velléité de rébellion.

« Ces six derniers mois, pour la seule province karenni, 160 civils ont été tués, après avoir été torturés. »

— Banyar, porte-parole du Karenni Human Rights Group

Une semaine après le massacre de la Sainte-Adèle, les combats continuent entre notre armée de libération populaire [3000 hommes] et les douze bataillons [11 000  ommes] de la Tatmadaw mobilisés dans la région. » Embuscades, shrapnells, tirs de mortiers, snipers, tous les coups sont permis dans cette guérilla d’une rare férocité.

Pourtant, depuis 2012, une sorte de paix armée était respectée en pays karenni. Jusqu’au printemps dernier, où l’armée birmane a déclenché une vague de violences sans précédent. Tout a commencé le 21 mai, quand des militaires entrés dans la ville de Demoso (50 000 habitants à l’époque, 2000 aujourd’hui) ont ouvert le feu et procédé à treize interpellations. Le KPDF, mouvement de libération karenni en guerre contre Rangoun depuis 1957, a aussitôt riposté, tuant trois policiers et s’en prenant à plusieurs postes de police de la région. En représailles, l’armée birmane a alors déployé des renforts, des chars et hélicoptères, notamment à Demoso, et accru sa présence dans plusieurs villes de l’État de Kayah et de l’État voisin de Shan. Le dimanche 23 mai, une église près de la capitale de Kayah, Loikaw, où plus de 300 personnes s’étaient réfugiées, était la cible de bombardements par hélicoptère d’assaut. Quatre personnes ont été tuées et l’édifice a été fortement endommagé.

Depuis, accrochages et escarmouches se sont succédé jusqu’au drame de la nuit de Noël. Les informations ne parviennent que de façon éparse, via les rares ONG encore présentes dans cette région très dangereuse. Cet automne, le père Paul Tinreh, prêtre local et coordinateur pastoral du diocèse catholique de Loikaw, lançait l’alerte :

« Les soldats tirent sur les gens et pillent leurs biens. Environ un tiers de la population totale de l’État de Kayah a dû fuir pour sa sécurité. De nombreuses personnes ont un besoin urgent de nourriture et de médicaments. Mais l’armée a bloqué toutes les routes principales menant à l’État, pour empêcher la population de recevoir de l’aide humanitaire. »

— Le père Paul Tinreh

Pour être précis, 50 000 habitants de Loikaw et de Demoso ont fui leurs maisons pour trouver refuge dans la forêt. On rapporte que 20 000 autres personnes des villes de Pekhon et Moebye, dans l’État voisin de Shan, vivraient également cachées. Des chiffres difficiles à vérifier. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que ces groupes, reclus au fond de la jungle, sont menacés par la faim et les maladies. Région montagneuse de 285 000 habitants, Kayah est le seul État birman où les catholiques sont majoritaires.

En Thaïlande, 20 000 réfugiés karenni vivaient au camp de Ban Mai Nai Soi, à Mae Hong Son, et 4000 autres à Ban Mae Surin, un petit camp éloigné. Ils avaient fui l’État de Kayah en 1992, année des derniers « pogroms » massifs. Depuis 2010, des programmes de retour au pays s’étaient intensifiés avec l’arrivée au pouvoir, en 2016, du parti d’Aung San Suu Ky et un fragile espoir de démocratie. Las ! La reprise des massacres et des persécutions des chrétiens a tué dans l’œuf ces rapatriements et provoqué un nouvel exil massif.

Les Karenni ne sont pas les seules victimes de la folie meurtrière de la junte de Rangoun. L’armée birmane a également lancé ces derniers mois d’autres vastes offensives militaires contre les minorités shan, karen ou chin, brûlant leurs champs et leurs maisons, contraignant des millions de personnes à fuir et provoquant un nombre record de déplacés, sans doute plus de 500 000, à présent terrés dans la jungle !

Le monde occidental ne reste pas indifférent. Les États-Unis ont renouvelé cette semaine leur appel à l’embargo sur les ventes d’armes à la junte. « La communauté internationale doit faire davantage pour prévenir la répétition d’atrocités en Birmanie, y compris en arrêtant la vente d’armes et de technologies à double usage », a déclaré mardi 28 décembre le secrétaire d’État américain Antony Blinken. Le reste de la planète lui emboîte le pas. À l’exception notable de la Chine et surtout de la Russie, qui voit en la Birmanie un « allié vital » et le premier acheteur d’armes, à hauteur de 1,5 milliard d’euros en 2021, du consortium Rosoboronexport. Toutefois, peut-être par souci d’économie dans ce pays où la moitié de la population vit avec moins de 1 dollar par jour, pas une seule cartouche n’a été tirée lors du massacre de Noël…

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