Chronique

Le retour du français

Qui l’avait vue venir ? Pas moi. Ce n’était pas écrit dans ma boule de cristal, même en petits caractères.

En pleine pandémie, la protection de français revient à l’avant-scène des débats, autant à Québec qu’à Ottawa.

Pour le gouvernement caquiste, la nouvelle est inespérée. La fenêtre s’ouvre toute grande pour présenter son plan de protection du français.

Pour le fédéral, c’est plus compliqué. Les libéraux de Justin Trudeau veulent courtiser l’électorat québécois, mais le message ne s’est pas rendu à toute la famille…

La semaine dernière, la députée Emmanuella Lambropoulos a remis en question le déclin du français au Québec. La députée de Saint-Laurent a fait sa déclaration en anglais.

Mercredi, c’est un récent gazouillis de la présidente du parti au Québec, Chelsea Craig, qui a refait surface. Elle y jugeait la loi 101 « oppressive » et « ruineuse » pour l’éducation des anglophones. Dans son cas aussi, le message était en anglais.

L’ironie semble leur avoir échappé…

C’est embêtant pour les libéraux, car cela survient alors qu’ils essaient de se repositionner sur le français.

Dans le discours du Trône en septembre, M. Trudeau se donnait la « responsabilité » de « protéger et promouvoir » le français au Québec.

Historiquement, le fédéral s’est préoccupé des langues minoritaires – l’anglais au Québec et le français dans le reste du pays. M. Trudeau s’engage maintenant à reconnaître le statut particulier du français au Québec.

Comment ? La ministre responsable du dossier, Mélanie Joly, y travaille. Cela pourrait passer par une modernisation de la Loi sur les langues officielles, qui n’a pas été modifiée significativement depuis au moins 30 ans – par exemple, la loi ne dit rien sur les télécommunications. Ce travail n’est toutefois pas simple, et la prochaine campagne électorale risque d’arriver d’ici quelques mois.

L’application de la loi 101 aux organisations de compétence fédérale n’est pas écartée par Ottawa, mais l’appétit semble faible. Le Parti libéral du Québec s’est par contre rallié à l’idée cet automne.

Une autre preuve que le débat sur le français revient de façon étonnante.

***

Bien sûr, la conversion des libéraux ne vient pas de nulle part. Elle survient alors que le Bloc se maintient à égalité en tête des intentions de vote, que les néo-démocrates se marginalisent et que les conservateurs courtisent les nationalistes.

Reste qu’en parlant mercredi à de nombreux libéraux fédéraux, j’entendais le même constat : le français recule à Montréal et les dernières statistiques sont inquiétantes.

Je sais, cela étonne…

Les libéraux savent que beaucoup demeurent sceptiques. C’est justement pour cela que les déclarations de Mmes Craig et Lambropoulos font mal. Elles minent la fragile crédibilité qu’ils s’efforcent de construire.

Le Bloc prétend qu’elles représentent la vraie pensée libérale. Cela me semble un peu gros. D’autres courants existent, comme le démontre cette lettre d’une ancienne conseillère.

Mais la déclaration de Mme Lambropoulos n’est pas anecdotique non plus. Elle résume bien un nouveau risque pour le français.

Différentes mesures existent pour en évaluer la santé. Il y a la langue d’affichage, de service et de travail. Aussi le taux de gens maîtrisant une langue. Et au-delà de la capacité de la parler, il y a la volonté de le faire et l’intensité de son usage.

C’est en cela que le cas Lambropoulos est révélateur. Trilingue, cette jeune femme parle bien français – elle enseignait dans cette langue dans une école secondaire anglophone avant de se présenter en politique.

Lors de sa victoire à l’assemblée d’investiture en 2017, elle avait toutefois commencé son discours en anglais. « C’est la langue que je préfère », justifiait-elle à un journaliste. C’est aussi en anglais qu’elle s’est adressée au comité parlementaire sur les langues officielles.

La députée est représentative de sa génération, pour qui la langue est une question de préférence personnelle. Un outil de communication déchargé de sa valeur identitaire.

La semaine dernière, un sondage Léger rapportait que la majorité des 18-34 ans (58 %) se fiche d’être accueilli en anglais dans les commerces du centre-ville de Montréal. Cela explique pourquoi le français comme langue d’accueil unique y a baissé depuis 10 ans (de 84 % à 75 %). C’est simple, la question les laisse indifférents.

***

Mercredi, le Bloc a promis de présenter à nouveau son projet de loi sur la citoyenneté. Il s’agirait d’un « test » pour vérifier si les libéraux veulent vraiment protéger le français. En fait, cela ressemble surtout à un échec programmé – les libéraux avaient rejeté l’idée l’année dernière.

Pour devenir citoyen canadien, il faut actuellement une « connaissance suffisante » de l’anglais ou du français. Le Bloc voudrait que le français devienne obligatoire au Québec. C’est aussi ce que les caquistes proposaient lors de la dernière campagne électorale.

Cette mesure a entre autres été défendue par l’urbaniste Mario Polèse, connu pour ses analyses nuancées sur la langue.

Une volte-face libérale paraît improbable. Mais tant que le gouvernement Trudeau n’aura pas de proposition concrète, le Bloc pourra prétendre que sa défense du français n’est qu’une posture.

À Québec, même si les caquistes n’ont pas la même pression, les attentes commencent à monter. Cela ne déplaira pas au ministre Simon Jolin-Barrette, qui doit convaincre les ministres économiques de son gouvernement.

Pour l’instant, le retour du français se voit surtout dans les paroles. Cela a déjà un mérite – les libéraux rappellent à tous que la défense du français est encore pertinente et légitime.

Mais cette approche finira toutefois par atteindre ses limites. C’est bien beau de s’inquiéter, mais à quoi ça sert si cela ne débouche sur rien de concret, à part le soulagement d’avouer sa mauvaise conscience ?

Le Bloc teste les libéraux sur la langue

Ottawa — Le Bloc québécois compte utiliser un projet de loi sur le fait français comme baromètre pour mesurer la sincérité du gouvernement en matière de protection de la langue. Sans l’appui des troupes libérales, la mesure est vouée à l’échec – même si les conservateurs y donnent leur feu vert, le NPD n’y adhère pas.

Le débat sur le projet de loi C-223 – qui propose de modifier la Loi sur la citoyenneté afin de faire de la connaissance suffisante de la langue française une condition à l’obtention de la citoyenneté canadienne pour les résidents permanents qui vivent au Québec – se mettra en branle ce jeudi aux Communes.

Il se tiendra avec, en toile de fond, la controverse dans laquelle la députée d’arrière-ban montréalaise Emmanuella Lambropoulos a plongé le gouvernement quand elle a remis en doute le déclin du français au Québec lors d’une réunion du comité permanent des langues officielles, vendredi dernier.

Des propos auxquels sont venus s’ajouter des tweets où la directrice du Parti libéral du Canada au Québec, Chelsea Craig, dénonce le caractère « oppressif » de la loi 101. La principale concernée y est allée d’un rétropédalage sur le même réseau social après que ses gazouillis eurent été mentionnés par QUB Radio.

Les conservateurs et les bloquistes ont fait leurs choux gras de ces révélations et tiré à boulets rouges sur les libéraux pour la troisième journée de suite pendant la période des questions en Chambre, mercredi.

Tant et si bien qu’à l’usure, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a soutiré au premier ministre un message d’appui dont il n’était pas peu fier.

« Nous reconnaissons que pour que le Canada soit bilingue, le Québec doit être d’abord et avant tout francophone, et c’est pour ça qu’on appuie la loi 101 dans ce [qu’elle] fait pour le Québec. »

— Justin Trudeau, premier ministre

« Il va faire les journaux, là ! », s’est frotté des mains le dirigeant bloquiste.

Le premier ministre n’a toutefois pu s’empêcher de railler la convergence actuelle entre le Bloc et le Parti conservateur.

« Je trouve ça un peu drôle et inquiétant que le Bloc s’allie tant avec les conservateurs sur la question du fait français au Québec et au Canada, parce que le Parti conservateur a toujours été le parti qui minait les droits des francophones hors Québec », a-t-il lâché.

Prise deux pour un projet de loi délicat

Il reste que c’est son parti qui est sur la sellette sur l’enjeu linguistique.

Et dans le camp bloquiste, on veut mettre les libéraux à l’épreuve en revenant au front avec un projet de loi qui avait été présenté dans la précédente législature par le député Mario Beaulieu – et qui avait mené à une prise de bec entre le ministre québécois Pablo Rodriguez et lui.

Le ton entre les deux hommes avait monté, le libéral accusant le bloquiste de semer la division en traçant « des barrières basées sur la langue, la culture et la couleur », ce que le député Beaulieu avait dépeint comme une tentative de présenter le Bloc comme une formation « raciste ».

Le projet de loi (le C-421) n’a jamais été soumis au vote, ayant été jugé inconstitutionnel par les cinq députés libéraux majoritaires du comité permanent de la procédure et des affaires de la Chambre, malgré un avis plus mitigé d’un légiste.

On ignore si le projet de loi sera mis aux voix dans sa nouvelle incarnation, le C-223, auquel des modifications ont été apportées. Car les projets de loi d’initiative parlementaire mettent normalement plusieurs mois à cheminer, et de plus, on ignore combien de temps le gouvernement minoritaire de Justin Trudeau demeurera en place.

Mais si on en arrive là, les votes qui seront enregistrés depuis les banquettes libérales seront déterminants.

Car le Parti conservateur votera oui, et le NPD s’y opposera.

Du côté de l’opposition officielle, le principe qui guide cet appui « est la reconnaissance de la nation québécoise par le premier ministre Harper et notre engagement envers la protection de sa langue et de sa culture », plaidera jeudi l’élue Raquel Dancho, selon des notes préparées fournies à La Presse.

Le NPD, de son côté, ne donnera pas son sceau d’approbation.

« Au lieu d’offrir aux nouveaux arrivants les outils et les investissements nécessaires pour apprendre le français, le Bloc opte pour une approche qui divise et qui exclut les nouveaux arrivants », a argué le député Alexandre Boulerice dans une déclaration écrite.

Les libéraux n’ont pas encore fait leur lit, a dit une source gouvernementale à La Presse. « La décision n’est pas prise. On étudie encore le projet de loi. On regrette que le but du Bloc québécois soit chicanier », a indiqué cette personne qui a requis l’anonymat pour s’exprimer plus librement.

L’éjection d’Emmanuella Lambropoulos réclamée

Du côté de la députée Emmanuella Lambropoulos, dont la sortie a en quelque sorte mis le feu aux poudres, c’était toujours silence radio, mercredi. Les nombreuses demandes d’entrevue de La Presse sont restées lettre morte. Aux Communes, le conservateur Alain Rayes a demandé à Justin Trudeau de l’éjecter du comité des langues officielles, forum où elle a formulé ses commentaires. Le premier ministre a refusé de s’engager à poser un tel geste. Le NPD veut aussi que la jeune élue montréalaise soit relevée de ses fonctions. « Je pense qu’elle a fait une grave erreur. J’espère qu’elle va être capable de réagir et de s’exprimer elle-même pour expliquer ses interventions. Mais je pense qu’elle ne devrait plus siéger au comité des langues officielles », a fait valoir Alexandre Boulerice. La sortie de la députée de Saint-Laurent a fait grincer des dents au sein de la députation, en particulier au caucus du Québec. La ministre des Langues officielles Mélanie Joly s’en est dissociée, et des élus québécois ont aussi exprimé, publiquement et sous le couvert de l’anonymat, leur colère.

— Avec Joël-Denis Bellavance, La Presse

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.