Nézet-Séguin et l’Orchestre Métropolitain 

L’art de prendre son temps

Une époustouflante fin de saison à l’Orchestre Métropolitain avec un grand concerto du répertoire et trois fines bouchées franco-russes du début du XXe siècle interprétées par un chef plus que jamais inspiré et un soliste étincelant.

C’est le regretté pianiste Nicholas Angelich qui devait au départ être assis au grand Steinway de la Maison symphonique samedi soir dans Rachmaninov. On a plutôt eu, dans le Concerto no 2 de Brahms, son collègue Seong-jin Cho, qui remportait la médaille d’or au Concours Chopin de Varsovie en 2015 pendant que Charles Richard-Hamelin recevait celle d’argent.

On se rappellera que Nézet-Séguin et Cho avaient remplacé au pied levé le chef Valery Gergiev et le pianiste Denis Matsouïev lors d’un concert Rachmaninov donné par l’Orchestre philharmonique de Vienne au Carnegie Hall de New York le 25 février, quelques heures après que les Russes eurent entamé l’invasion de l’Ukraine. Ils se retrouvaient donc à Montréal dans des circonstances nettement plus sereines.

Le Concerto no 2 de Brahms compte justement parmi ses plus grands interprètes des Russes comme Emil Guilels et Sviatoslav Richter, qui en ont livré plusieurs témoignages musclés et pleins d’urgence. Cho et Nézet-Séguin en ont toutefois une conception plus détendue.

Cela se manifeste plus particulièrement dans le tempo du premier mouvement, qui privilégie le chant et non la virtuosité. Guère de surprise ici quand on se souvient des symphonies de Brahms au long souffle que nous a offertes le chef du Métropolitain pas plus tard que le printemps dernier. Et après tout, le mouvement est bien intitulé « Allegro non troppo ».

Cho se moule bien à cette approche en sculptant attentivement les phrases, réservant sa fougue pour certains moments bien choisis, mais qui font bien leur effet. Le tout début du mouvement, rêvé plutôt que joué, augurait bien pour la suite.

Le reste du concerto a été à l’avenant, avec un mouvement lent peut-être trop allant au départ (les croches du violoncelle solo – trop timide au demeurant – n’avaient pas le temps de chanter), mais assez vite « calmé » par l’entrée venant d’un autre monde du pianiste coréen.

Avec un peu plus de liberté rythmique et un élargissement de la palette sonore, Seong-jin Cho pourra certainement revendiquer sa place parmi les plus grands. Surtout avec la Pavane pour une infante défunte de Ravel qu’il a donnée en guise de rappel en hommage à Nicholas Angelich, un très grand moment de musique qui nous a tous laissés pantois.

Autour de Paris

Après la pause, le chef et l’orchestre nous ont livré trois œuvres plus courtes ayant comme point commun le Paris du début du siècle dernier. Le Chant funèbre composé en 1908 par Stravinski, redécouvert il y a quelques années et enregistré par Nézet-Séguin à Philadelphie pour Deutsche Grammophon, ne figure assurément pas parmi les chefs-d’œuvre de son auteur, mais annonce déjà L’oiseau de feu par ses couleurs évoquant autant Rimski-Korsakov (à qui l’œuvre était dédiée) que le Groupe des Cinq.

Suivait le délicat D’un matin de printemps de Lili Boulanger, que Rafael Payare a également fait à l’OSM il y a quelques mois. D’une durée de quelque cinq minutes, l’œuvre a été, sous la baguette de Nézet-Séguin, un véritable petit feu d’artifice.

C’est la Valse de Ravel qui clôturait la soirée. Comme dans Brahms, le chef adopte un tempo plutôt posé, préférant détailler les mille merveilles de la partition que d’opter pour l’approche « rentre-dedans » de certains chefs. Désavantage : on perçoit peut-être moins l’architecture d’ensemble. Un peu plus d’adrénaline n’aurait sûrement pas nui. Mais cela reste un détail dans une soirée hautement satisfaisante.

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