Économie

Fumée d’usines et recherches internet comme nouvelles boussoles

Des ombres pour évaluer les stocks de pétrole ? La fumée des usines comme baromètre industriel ? Dans une économie complètement désorientée, des spécialistes s’activent pour construire de nouveaux indicateurs capables de mesurer très rapidement l’activité réelle et de guetter les signes de reprise.

« Il y avait déjà un très fort appétit pour les données alternatives. Avec la COVID-19, ce besoin n’a fait que croître, car les institutions financières et les entreprises se sont retrouvées aveugles face à cette crise inédite », indiquent à l’AFP Ghizlaine Amrani et Thanh-Long Huynh, qui ont fondé la société française Quantcube, financée notamment par l’agence de notation Moody’s.

La start-up mouline et croise données de mobilité ou bancaires, images satellites et discussions sur les réseaux sociaux, et publie des indices en temps réel de la consommation, de la production industrielle et, bien sûr, de la croissance économique.

« Nos modèles ont bien fonctionné pendant la crise, se félicite M. Huynh. Nos clients, beaucoup de fonds d’investissement, nous ont dit : “Vous voyez des choses que Wall Street ne voit pas.” »

En amont, une autre société française, Earthcube, est spécialisée dans l’analyse par algorithme d’images satellites. Interrogé par l’AFP, son cofondateur Renaud Allioux assure pouvoir détecter des indices précurseurs d’une relance économique, comme « le trafic routier en Chine, les traces de fumée qui sortent des cheminées industrielles, ou des signaux indirects comme la pollution ».

« On peut aussi mesurer les stocks de pétrole grâce aux ombres sur les toits flottants des cuves ou estimer le volume des tas de charbon, mais c’est la limite de ce que la technologie peut faire aujourd’hui. »

— Renaud Allioux

S’il reste difficile d’avoir une vue exhaustive de l’activité économique par ce biais, « le satellite va aider à confirmer ou infirmer certaines tendances remarquées avec d’autres signaux, en particulier sur des pays assez peu transparents ou coopératifs ».

« C’est très important dans le contexte actuel d’avoir des données fraîches », analyse pour l’AFP Mathieu Colas, associé-conseil chez Deloitte.

« Aujourd’hui, il y a énormément de fournisseurs de données sur le marché, notamment en Europe. C’est un marché hyper fragmenté, qui pèse près de 100 milliards d’euros », observe M. Colas. Or, rien ne vient garantir la qualité des informations : un problème mis en lumière par la polémique sur Surgisphere, la firme américaine qui avait fourni les données de santé à l’origine de l’étude polémique sur la chloroquine publiée dans The Lancet.

« Prévisions immédiates du présent »

« On veut encourager le recours à des sources de données externes par les entreprises », mais « on a un vrai besoin au niveau de la France et de l’Union européenne de mettre en place un schéma régulatoire pour faciliter l’émergence d’acteurs sur le marché de la donnée », plaide M. Colas.

L’Insee, garant des statistiques officielles en France, s’est également penché sur la question. Un projet pour utiliser les « données de caisse » des supermarchés pour calculer l’indice des prix à la consommation, initié en 2011, a vu le jour en février, juste à temps pour être utilisé pendant la crise, et un partenariat noué avec le groupement des cartes bancaires a permis à l’institut de continuer à suivre les dépenses des Français pendant le confinement.

« Avec cette crise, nous avons assisté à des mouvements de très grande ampleur et extrêmement soudains. Dans ce cas de figure assez exceptionnel, les enquêtes de conjoncture mensuelles sont moins opérantes », explique le chef du département de la conjoncture Julien Pouget.

« Nous avons temporairement mis de côté l’exercice de prévisions pour tenter d’estimer en temps réel deux agrégats macroéconomiques : le PIB [produit intérieur brut] et la consommation des ménages », ajoute M. Pouget, qui a « mobilisé des données haute fréquence, ou en temps réel, comme la consommation d’électricité, les transactions par carte bancaire, les requêtes sur les moteurs de recherche, le fret ferroviaire ».

« Il s’agit d’effectuer des prévisions immédiates du présent, mais nous restons ensuite soumis à la question de ce qu’a été la réalisation effective », dit M. Pouget, qui remarque que, pour le mois d’avril, « la consommation des ménages en biens a finalement été inférieure d’un tiers par rapport à février, soit à peu près l’ordre de grandeur que nous avions estimé avec les données haute fréquence ».

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