Chronique

Aimeriez-vous que je vous lise un extrait ?

Monique est en congé, aujourd’hui. Son seul de la semaine. Elle en profite pour aller passer un coup de chiffon chez sa mère de 83 ans. Elle attend l’autobus devant la station de métro Frontenac, à Montréal. Marie-Josée s’approche, un livre à la main. « Aimeriez-vous que je vous en lise un extrait ? »

Marie-Josée Gonthier est animatrice au sein de Liseur public. Elle se balade avec un sac à dos rempli de bouquins pour offrir de courtes lectures aux passants. Je la suis, tandis qu’elle s’approche de Monique pour lui proposer un extrait de Cœur vintage, le carnet d’Émilie Bibeau.

Au départ, la quinquagénaire se montre surprise.

C’est rare qu’une pure étrangère nous aborde tandis qu’on attend le bus. C’est encore plus rare qu’elle le fasse parce qu’elle veut nous lire de quoi. Mais Monique accepte, elle est curieuse...

Marie-Josée entame un chapitre au sujet de la jalousie qui nous envahit quand notre ex se fait une nouvelle blonde. Monique aime ça. Elle hoche la tête, se reconnaît. L’autobus approche. Monique s’avance et demande au chauffeur si c’est possible d’attendre un peu, juste le temps de finir la page, svp. Jour de chance : on a encore sept bonnes minutes avant le départ. La femme est ravie, elle invite Marie-Josée à poursuivre. Une fois l’extrait terminé, l’animatrice lui tend le livre. « Il est pour vous, question que vous puissiez le lire au complet. »

Monique replace une mèche de ses cheveux gris en dévoilant un sourire immense. « Ah ben ça, c’est une belle surprise. »

* * *

On est en lendemain de rentrée scolaire. Le 2 septembre, plus précisément. Tandis que des milliers d’enfants s’initient à la littérature, la brigade des liseurs publics s’active pour donner le goût des mots aux gens qui gravitent autour du métro. J’accompagne Marie-Josée Gonthier, Olivier Courtois (animateur-coordonnateur) et Claude Lebeuf (bénévole) dans leur matinée de lectures spontanées.

« Le but, c’est de rencontrer la personne qui ne va pas à la bibliothèque ou à la librairie », m’explique Olivier. Le comédien donnait dans l’art social et le théâtre d’intervention quand il a déniché une offre d’emploi chez Liseur public, en 2019. Le rôle était taillé sur mesure pour lui. Même si, dans les faits, il n’était pas un grand lecteur...

« Je me suis laissé décourager par les lectures obligatoires à l’école, confie-t-il. Mais tu sais quoi ? Je crois que ça me sert, quand j’aborde les gens. » Comme eux, Olivier a eu besoin de renouer avec le plaisir de lire. Depuis qu’il récite des extraits dans divers organismes et lieux publics, la flamme se ravive un peu plus chaque jour.

« On peut faire une réelle différence, me souffle Marie-Josée. On peut même faire sourire quelqu’un qui ne pensait pas sourire aujourd’hui. »

Olivier étend une dizaine de livres sur une table à pique-nique. Avant chaque intervention, les liseurs publics prennent environ une heure pour feuilleter les œuvres qu’ils proposeront aux passants. Ils analysent le ton de chaque bouquin, puis en sélectionnent des passages intéressants. Ils s’exercent même à faire certaines lectures ensemble. D’ailleurs, tandis qu’Olivier et Marie-Josée répètent leur interprétation d’un chapitre d’Occupez-vous des chats, j’pars !, bande dessinée d’Iris, je me permets de plonger dans un recueil de poésie de Gabrielle Boulianne-Tremblay, Les secrets de l’origami.

Je fais dur

mais au moins je fais quelque chose

J’ai trouvé mon extrait, tout le monde !

* * *

Ève Cyr dirige le Carrefour jeunesse-emploi d’Hochelaga-Maisonneuve. En 2019, elle s’est demandé comment donner envie de lire à sa clientèle composée de jeunes de 16 à 35 ans. Ainsi naissait Liseur public. Depuis, 60 bénévoles ont rejoint le groupe, parmi lesquels Claude Lebeuf. « J’ai découvert l’initiative en pleine pandémie, me raconte l’ex-enseignante en infographie. Je voulais sortir de chez moi et me rendre utile, mais au fond, je le fais vraiment pour moi ! Ça me permet de cultiver mon côté cabotin... »

D’ailleurs, Claude a visiblement le tour avec les enfants. Alors qu’on entame notre virée autour du métro Frontenac, elle repère rapidement une mère avec sa fille de 3 ans. Derrière elles, une dame plus âgée : la grand-maman. Celle-ci explique à Claude que le duo est débarqué à Montréal il n’y a qu’une semaine.

La mère et la fille arrivent des Philippines et ne parlent pas encore français. Qu’importe, Claude invite la fillette vêtue d’un tutu à admirer les images d’un album jeunesse. L’enfant est ravie, la mère attendrie.

Elles repartent ensuite avec ce qui sera leur tout premier livre en français.

Bienvenue chez nous.

Chez vous.

* * *

Les lectures se succèdent. Olivier offre un extrait plutôt cru de Haute démolition, de Jean-Philippe Baril-Guérard, à un trentenaire qui plonge dans le roman aussitôt qu’on s’éloigne. Claude récite du Naomi Fontaine à une passante. Autour, des gens s’arrêtent pour en entendre davantage. De mon côté, je me présente à une dame magnifique. Jocelyne, qu’elle s’appelle. Elle est pressée, elle s’en va faire du bénévolat dans un CHSLD.

« Ça tombe bien, le poème que j’aimerais vous lire n’a que deux lignes ! »

Je fais dur

mais au moins je fais quelque chose

Elle sourit. La manière dont l’autrice a réussi à trouver du positif dans une situation fâcheuse lui fait penser à quelque chose. Au CHSLD, Jocelyne s’occupe du bingo. Ce n’est pas tant pour divertir les résidants, mais pour les aider à garder leurs aptitudes motrices. En mettant des jetons sur une carte, les personnes atteintes d’alzheimer peuvent s’exercer à faire un certain mouvement de bras. Le même mouvement dont elles ont besoin pour s’alimenter, en fait.

« Depuis que je les côtoie chaque semaine, je n’ai plus peur d’avoir l’alzheimer », me glisse Jocelyne.

Trouver du positif, qu’on disait.

* * *

Une femme dans la vingtaine attire notre attention, 10 minutes avant la fin de l’activité. Marie-Josée et Olivier proposent de lui lire un extrait de la bande dessinée d’Iris. Elle leur répond qu’elle attend sa mère et qu’elle n’a rien de mieux à faire, alors pourquoi pas ?

Son ton est sec, mais son visage se détend un peu plus à chaque phrase. Rapidement, le masque tombe. Elle s’exclame devant les images et elle n’en revient juste pas, quand le duo lui offre de garder le livre...

— Ça faisait longtemps que quelqu’un t’avait fait la lecture ? lui demande Olivier.

— C’est la première fois que ça m’arrive.

— Même pas enfant ?

— Ma mère ne lit pas, non.

— Mais elle a sans doute trouvé plein d’autres manières d’être présente, glisse Marie-Josée.

— Vraiment ! C’est juste que c’est pas pour tout le monde, un livre, tsé…

On avait fait beaucoup de choses pour elle, mais on ne lui avait jamais lu d’histoires avant aujourd’hui.

* * *

C’est quoi, le rêve, pour Liseur public ? « Ce serait d’inspirer des projets semblables dans d’autres villes et de voir plusieurs brigades naître », me répond Olivier, alors que j’enlève mon dossard de bénévole. En marchant vers mon vélo, je félicite mes hôtes. C’est quelque chose de donner la lecture en cadeau et, surtout, de tendre l’oreille à des inconnus qui, visiblement, ont tous quelque chose à raconter.

Les yeux d’Olivier s’illuminent. Non pas à cause de ce que je viens de lui dire, mais parce que tout près de moi, une jeune femme traverse la rue avec sa mère. Contre son cœur, elle tient la bande dessinée d’Iris. Nos regards se croisent. Elle s’arrête un instant pour m’offrir le plus doux des sourires. Puis, elle reprend dignement son chemin.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.