Memoria

Une quête au bout de soi

Il y aura à coup sûr des pour et des contre. Mais pour ceux qui accueillent les films d’Apichatpong Weerasethakul comme une expérience métaphysique, Memoria laissera assurément des traces.

En 2010, nous avons retenu un nom qui, jusque-là, n’était connu que de la frange la plus branchée des cinéphiles. Le jury pourrait retenir le même nom de nouveau cette année : Apichatpong Weerasethakul.

Il y a 11 ans, le cinéaste et plasticien thaïlandais a obtenu la Palme d’or grâce à Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures. Avec Nanni Moretti et Jacques Audiard, celui qui fut révélé au monde grâce à Blissfully Yours, en 2002, est l’un des trois cinéastes qui, cette année, pourrait faire son entrée dans le club sélect des doubles palmés.

Même si son nouveau long métrage, intitulé tout simplement Memoria, a été tourné en anglais et en espagnol dans un pays étranger, le cinéaste n’a rien perdu de son style et reste fidèle à sa démarche. Dans une parfaite cohérence, Memoria, en lice pour la Palme d’or, est une proposition aussi radicale que les précédentes, dont la nature métaphysique produit un effet profond chez certains spectateurs, et un ennui mortel chez d’autres. Aussi faut-il se mettre dans un état d’esprit plus particulier pour accueillir cette œuvre contemplative magnifique, constituée de longs plans-séquences, souvent statiques, qui pourrait être emblématique d’un genre inédit : le slow cinema.

voyage sensoriel Mystérieux

S’adressant directement à une part de nous-mêmes que nous fréquentons rarement, une zone où se côtoient toutes les dimensions de l’expérience humaine, Apichatpong Weerasethakul nous entraîne dans un voyage sensoriel mystérieux avec, pour éclaireuse, la toujours fascinante Tilda Swinton. Cette dernière incarne une expatriée britannique installée à Medellín, en Colombie. En visite chez sa sœur et son beau-frère à Bogotá, Jessica se fait réveiller au lever du jour par le son de ce qui semblerait être une explosion dans un chantier de construction. Ce bruit, qui se produira de nouveau assez régulièrement, est apparemment entendu par elle uniquement.

À partir de cet évènement, Jessica entreprendra une quête qui la mènera au bout d’elle-même, et peut-être même ailleurs, dans un monde où elle peut accéder, d’une certaine façon, à la mémoire de l’humanité.

Tourné dans les montagnes de Pijao et à Bogotá, en Colombie, Memoria est visuellement splendide. Il n’y a pratiquement aucun plan rapproché de tout le film et, pourtant, le cinéaste thaïlandais parvient, même de loin, à atteindre l’intériorité de sa protagoniste.

À l’image de l’œuvre, Tilda Swinton offre une composition dénuée d’effets mais vibrante, totalement en phase avec une démarche où les zones du subconscient sont aussi explorées.

« Apichatpong et moi nous sommes rencontrés ici, à Cannes, il y a 18 ou 19 ans, je crois, a expliqué Tilda Swinton au micro de Canal+, jeudi, avant de gravir les marches du Grand Théâtre Lumière. Dès lors, nous avons commencé à rêver au moment que nous vivons aujourd’hui. Apichatpong est un artiste qui travaille le cinéma pur, en construisant une œuvre que seul le cinéma peut permettre. C’est une expérience. Il n’offre pas seulement des images, du son et une trame scénaristique. Il nous offre à vivre un rêve, à vrai dire. »

Nulle part ailleurs

À l’instar de tous les aspects du film, aucun détail n’a été laissé au hasard, surtout pas le choix du lieu de tournage.

« L’humanité qu’on retrouve dans ce film est due à Apichatpong, bien sûr, mais aussi beaucoup à la Colombie, a déclaré l’actrice. Dès le début, quand nous avons commencé à parler de ce projet il y a plusieurs années, nous nous sommes dit qu’il fallait trouver un vrai cadre pour cette histoire, que l’endroit où il serait tourné deviendrait aussi un personnage. Nous avons pensé que la Colombie serait l’endroit idéal. »

« On estimait que ce que nous évoquons dans ce film avait beaucoup de résonance avec ce qui se passait dans ce pays au moment où nous l’avons tourné il y a deux ans. Or, c’est encore plus vrai maintenant. J’espère que les gens vont plonger dedans. »

— Tilda Swinton

Quant à son aisance à se fondre dans les univers particuliers de cinéastes ayant de fortes signatures, Tilda Swinton indique qu’il ne pourrait en être autrement.

« Pour moi, c’est un privilège, une bénédiction ! Que pourrais-je faire d’autre ? Je suis cinéphile et j’adore le cinéma. Si je n’étais jamais si près d’un plateau, je serais probablement cinéaste. Je me pince tous les jours à l’idée d’avoir l’occasion de travailler avec Apichatpong Weerasethakul ou Wes Anderson ou Jim Jarmusch ou Erick Zonca ou Joanna Hogg ! »

En 2010, le jury, présidé par Tim Burton, avait attribué la récompense suprême à ce cinéaste thaïlandais dont les films, des œuvres d’art, vont à l’encontre de tous les diktats ce qu’on appelle l’industrie du cinéma. Qu’en dira le jury que dirige Spike Lee cette année ?

Au Québec, Memoria sera distribué par Entract Films. Aucune date de sortie n’est encore fixée.

74e Festival de Cannes

En compétition

France, de Bruno Dumont

La critique des médias tombe à plat

D’abord connu grâce à des œuvres hyperréalistes comme La vie de Jésus ou L’humanité, Bruno Dumont aime rebattre ses cartes de temps à autre, qu’il s’attaque à la comédie loufoque, avec Ma Loute et P’tit Quinquin, ou au drame historique revisité, avec Jeanne. France est un film mitoyen, pas tout à fait drame réaliste ni satire vraiment mordante. C’est un peu comme si le cinéaste avait eu du mal à choisir une ligne directrice claire. Léa Seydoux incarne une journaliste célèbre prénommée France, vedette d’une chaîne d’infos continues où elle présente des reportages-chocs où elle se met beaucoup en scène. Jusqu’au jour où, prise à son propre jeu, elle se voit forcée de mûrir une réflexion sur son métier. Comme il arrive trop souvent dans les films où l’on recrée des journaux télévisés et des émissions d’affaires publiques, cet aspect de l’histoire sonne faux. Les personnages, dont celui qu’incarne Blanche Cardin dans le rôle de la productrice, sombrent souvent dans la caricature, sans toutefois jamais atteindre le degré qui ferait passer le récit du côté de la satire grinçante. La critique des médias attendue tombe ainsi un peu à plat. Au Québec, France sera distribué par la société K-Films Amérique. On prévoit une sortie cet automne.

Haut et fort, de Nabil Ayouch

Hip-hop au Maroc

Premier cinéaste marocain en lice pour la Palme d’or, Nabil Ayouch (Much Loved) s’amène avec un film où les messages l’emportent sur le cinéma. Rendant hommage à ces centres culturels qui lui ont été d’un précieux secours pendant son adolescence, le cinéaste suit le parcours d’Anas (Anas Basbousi), un ancien rappeur embauché par le centre culturel de Sidi Moumen, quartier populaire de la banlieue de Casablanca. Le musicien incite les jeunes à s’exprimer à travers le rap et ainsi libérer leur parole, sans tenir compte du poids de certaines traditions. Effaçant pratiquement la ligne entre la fiction et le documentaire, Haut et fort vaut surtout pour sa portée sociale, mais l’ensemble, dynamique au demeurant, n’évite pas le piège du didactisme et le moralisme bon teint. Cela dit, cette façon de mettre en musique les aspirations et l’engagement politique de jeunes personnes qui, comme partout ailleurs, partagent des idéaux d’équité et de justice sociale reste séduisante. On saura aussi gré à Nabil Ayouch d’avoir laissé une place équitable aux rappeuses.

74e Festival de Cannes

Cannoiseries

Sharon sera toujours Sharon

Avant d’animer, ce vendredi, le gala de l’amfAR, Sharon Stone a fait tourner les têtes sur le tapis rouge lorsqu’elle a fait une apparition surprise à la montée des marches précédant la présentation de L’histoire de ma femme, d’Ildikó Enyedi. Vêtue d’une imposante robe signée Dolce & Gabbana, l’actrice a une fois de plus magnifiquement joué le jeu et fait le bonheur des photographes. Toujours l’un des rendez-vous les plus courus en marge du Festival de Cannes, le gala de l’amfAR, fondation américaine pour la prévention et la recherche contre le sida, se tiendra cette année à la Villa Eilenroc, au Cap d’Antibes, mais en raison de la crise sanitaire, l’évènement n’accueillera pas plus de 400 personnes, qui auront payé le gros prix pour assister à cette fête exclusive. Alicia Keys, Angela Bassett, Milla Jovovich, Nicole Kidman, Regina King, Heidi Klum, Freida Pinto, Zoe Saldana et Spike Lee, entre autres, figurent parmi les invités attendus.

Noémie Merlant et la parole du corps

Tête d’affiche de Portrait de la jeune fille en feu, un film de Céline Sciamma qui a séduit la Croisette il y a deux ans, Noémie Merlant est aujourd’hui de la distribution du long métrage de Jacques Audiard, Les Olympiades. « Je n’ai jamais été autant connectée avec un personnage, a déclaré l’actrice lors d’une conférence de presse tenue jeudi. Je nous trouve tous [les quatre acteurs principaux] ultra-combattifs, en fait. Malgré cette solitude, on cherche à se connecter à nous-mêmes, aux autres, à ce monde qui va super vite, à cette quête pour trouver notre désir. Ça m’a tout de suite parlé. Nous avons travaillé entre nous pendant trois mois, mais aussi avec une chorégraphe. Je n’avais jamais travaillé de cette façon auparavant et j’ai trouvé ça génial. On rentrait d’abord dans nos personnages par les corps, à travers lesquels il se raconte beaucoup de choses. »

Simon Rex et la question qui tue…

Dans Red Rocket, l’excellent film de Sean Baker, Simon Rex incarne un ancien acteur de films pornos – profession qu’il a déjà exercée lui-même – qui revient fauché dans son Texas natal après avoir tenté de faire carrière à Los Angeles. « Je n’ai pas eu beaucoup de temps de préparation parce que ce projet est arrivé très vite. Je me suis davantage attardé à la personnalité du personnage plutôt qu’à son histoire. Je voulais en faire quelqu’un d’intéressant, un genre de trou-de-cul attachant qu’on a envie d’encourager, même s’il est irrécupérable. C’était la ligne très fine sur laquelle je devais me tenir. Si les spectateurs n’aiment pas le personnage, ils perdront tout simplement intérêt au film et se foutront de ce qui lui arrive. » Red Rocket comportant une scène de nudité frontale à la Mark Wahlberg dans Boogie Nights, une journaliste a voulu savoir si… une prothèse a été utilisée. « Je ne répondrai pas à cette question. Je préfère préserver le mystère ! »

74e Festival de Cannes

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Noémie Merlant et la parole du corps

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