Grande petite

Quand j’étais petite, on m’a appris à imaginer ma vie d’adulte comme celle des adultes qui sont contents de dire qu’ils ont réussi leur vie d’adulte. On m’a appris que quand je serais grande, j’aurais un bon travail, un mari et des enfants. Une maison. Un emploi stable. Le succès, la minivan, les vêtements de madame repassés et dépourvus de taches de salsa.

On m’a appris que je serais stable, financièrement et psychologiquement. Que je serais une madame. Quand j’étais petite, on m’a appris que je deviendrais tout ce que je ne suis pas aujourd’hui.

Ma vie d’adulte est le Festival des mauvais choix. J’irais même jusqu’à dire que c’est le Festival de l’autosabotage.

Tout débute à mes 18 ans. Je suis une p’tite Abitibienne brillante et pas trop laide qui part étudier le théâtre dans la grande ville… et qui, après un an, lâche ses études pour faire le party.

Tandis que mes amis tiennent bon dans leur programme de biochimie, communication et autres cours qui assurent un brillant avenir, je perds job poche après job poche.

Je ne veux pas me vanter, mais je pense être la seule personne au monde à s’être fait congédier d’un kiosque de nettoyeur.

Je tiens d’ailleurs à m’excuser auprès du monsieur qui m’a confié sa brassée de rouge et blanc. J’aurais dû le faire avant de lui vendre l’idée que le rose, ça fait bien à tout l’monde.

Faire des mauvais choix dans sa jeunesse ne veut pas dire qu’on a un problème de santé mentale. Mais continuer de faire des mauvais choix quand on est dans la quarantaine avec deux enfants à charge, ça frôle le problème de santé mentale.

En voulez-vous, des mauvais choix que j’ai faits dernièrement ? En v’là !

> Adopter un cochon sur un coup de tête.

Après avoir vu une publication Facebook qui présentait de tout petits mini-cochons super cute à la recherche d’une maison, j’ai adopté la bête la plus immense et flatulente de la planète Terre. Il grogne, il chiale, il renverse mes chaises de cuisine par terre trois fois par jour ; il s’appelle Faïvo et il fera partie de ma vie durant encore au moins 15 ans.

> Risquer un pet dans la salle de lavage commune de mon triplex.

Chaque fois. Chaque maudite fois que je décide de laisser un pet s’échapper dans la salle de lavage, un des locataires vient faire le transfert laveuse-sécheuse. Chaque-mautadine-de-fois. Et il n’y a pas de place au mensonge : ça pue, y’a juste moi, j’ai l’air plus coupable que Gilbert Rozon dans une salle de cour : tous les occupants du triplex savent que je suis une grande péteuse.

> Décider de devenir surveillante de dîner à l’école primaire que fréquentent mes enfants.

Si le Festival des mauvais choix existait pour vrai, celui de gérer un groupe de préadolescents, alors que j’ai du mal à gérer les miens, aurait de grandes chances d’en devenir l’évènement principal. Avantage boni : le fait de me voir perdre le contrôle d’un groupe-classe me rétrograde au sein de la hiérarchie familiale. Si la tendance se maintient, d’ici la fin de l’année scolaire, ce seront mes enfants qui détermineront mon heure de dodo. Et d’ici 2025, je devrais manger dans le même bol que le chat.

Quand j’étais petite, on m’a appris à imaginer ma vie d’adulte comme celle des adultes qui sont contents de dire qu’ils ont réussi leur vie d’adulte.

C’est pas tout à fait faux. Tous les jours, je me réveille en riant des sons ridicules qui sortent de mon cochon affamé. Puis je me mets beaucoup trop de mascara pour surveiller 23 préadolescents qui se foutent de mon apparence. Je nettoie les vêtements de ma famille en prenant soin de laisser mon voisin d’en haut qui marche sur les talons humer la douceur de mes précieux pets.

Et tous les jours, je me réveille en sachant que je vais rire au moins 42 fois.

Quand j’étais petite, on m’a appris que je serais grande. Maintenant que je suis grande, j’ai appris que je serai toujours petite. Et c’est absolument parfait.

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