Théâtre Rita au désert

Un biographe et sa muse

Texte et mise en scène d’Isabelle Leblanc. Avec Roger Larue et Alexandrine Agostini. Quatre étoiles. Au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 4 décembre.

Pièce jouissive sur le pouvoir salvateur de l’acte créatif, Rita au désert débarque en première mondiale sur les planches du Quat’Sous, portant avec elle un vent du désert et beaucoup de questions sur les pouvoirs que peut s’arroger celui qui crée. Un bijou théâtral porté par un acteur en pleine possession de ses (immenses) moyens.

Il avait enfin trouvé un projet à la hauteur de son talent. Lucien Champion, journaliste sans envergure dans un quotidien de province, allait coucher sur papier les exploits de Rita Houle, quinquagénaire sélectionnée pour participer à un grand rallye motorisé dans le désert de Gobi. Il ferait d’elle une star ; elle ferait de lui un auteur. Tel était le pacte...

Seulement, dans la vie comme au théâtre, il arrive que les plans les mieux échafaudés finissent par s’écrouler. Entre le biographe et sa muse, rien ne se passe comme prévu. Mais qu’importe. Lucien Champion a décidé d’écrire, de raconter, bref, de créer, quitte à enjoliver et à tricoter en mailles plus ou moins serrées autour de la vérité...

Performance époustouflante

Roger Larue est époustouflant dans le rôle de Lucien Champion, cet homme qui rêve de sortir de sa médiocrité en laissant de grands textes pour la postérité. Capable de passer du flamboyant au pathétique, du lyrique au prosaïque, ce grand acteur nous mène par le bout du nez – et le bout du cœur – en racontant avec toute la verve dont il est capable les histoires improbables, mais ô combien enlevantes, sorties du cerveau de son personnage.

Dans le rôle quasi muet de Rita Houle, Alexandrine Agostini offre une présence forte. Le mutisme de cette égérie récalcitrante tranche avec le volcan en ébullition qu’est Lucien Champion. Cette femme anonyme est une véritable page blanche sur laquelle Champion peut poser sa plume fiévreuse pour lui imaginer mille destins.

Isabelle Leblanc, qui signe ce texte brillant en plus d’agir à titre de metteure en scène, a choisi de donner à son personnage le pouvoir ultime : celui de créer sans regarder derrière. Car pour Champion, la question se pose : pourquoi s’encombrer du réel lorsque la fiction est plus belle ? Un créateur ne peut-il pas revendiquer le droit à tous les possibles, y compris celui de raconter non pas ce qui est advenu, mais ce qui aurait pu arriver ?

Belle transformation

La dramaturge et enseignante de théâtre, qui a longtemps travaillé avec Wajdi Mouawad, a su trouver le génie nécessaire pour transformer en objet théâtral ce qu’elle avait d’abord écrit sous forme de roman. Merci pour cela au Théâtre de l’Opsis, qui l’a appuyée dans sa démarche. La mise en scène ajoute aussi au bonheur du spectacle. Roger Larue habite en entier cette scène transformée en sous-sol miteux, où les presses vétustes côtoient des piles de vieux journaux. On imagine aisément pourquoi Lucien Champion rêve de s’évader par la pensée de cette pièce qui sent le renfermé...

Au milieu des affabulations et des fausses vérités, un fait demeure : pour le spectateur, l’évasion est totale. Et le plaisir ne peut se démentir...

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