À la mémoire de la petite fille de Granby

Elle avait 7 ans. Elle est morte après avoir été ligotée et bâillonnée dans la maison de son père, alors qu’elle était pourtant suivie par les services sociaux depuis sa naissance. La mort tragique de cette petite fille de Granby – symbole de tout ce qui cloche à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) – ne doit jamais être oubliée.

Oublié comme les rapports de la dizaine de commissions et de comités d’experts que le gouvernement a mandatés, au fil des décennies, afin de guérir la DPJ. Et lundi, c’était au tour de la commission Laurent de déposer son rapport final.

À la lecture de ce rapport, on constate que beaucoup d’outils existent déjà, mais qu’ils ne sont pas suffisamment déployés.

Pensons notamment aux services offerts aux mères qui viennent d’accoucher. Cela permet de détecter les problèmes en amont, pour éviter qu’ils aboutissent à la DPJ qui devrait être les soins intensifs, pas la première ligne.

Mais à cause du manque de financement chronique des services de première ligne, le nombre de signalements à la DPJ a plus que doublé depuis 25 ans, signe de l’échec du Québec à protéger ses enfants.

En lisant le rapport, on observe aussi que beaucoup de recommandations ont déjà été faites dans le passé, mais qu’elles sont restées dans le placard. Faute d’argent. Faute de suivi.

Par exemple, il est sidérant de voir que de nombreux experts suggèrent depuis les années 70 la création d’un tribunal unifié pour la jeunesse, comme il en existe dans au moins sept provinces.

Ici, on pédale dans le beurre.

Les dossiers s’enlisent.

Pouvez-vous croire que la police, la DPJ et le Directeur des poursuites criminelles et pénales travaillent depuis 2013 à la révision d’une entente multisectorielle qui prévoit leur collaboration lorsqu’un enfant est victime d’abus ? Ça fait huit ans ! Quand le rapport sera-t-il prêt ? Aucune date prévue. Ah, bureaucratie, quand tu nous tiens…

Le gros problème, c’est qu’il manque de leadership.

L’abolition en 2015 de l’Association des centres jeunesse du Québec a laissé un grand vide. Avec l’intégration des services de protection de la jeunesse dans les CISSS-CIUSSS, dont la structure est issue du monde hospitalier, le leadership psychosocial a été dilué au sein des directions des services multidisciplinaires, déplore la Commission.

Il faut un porteur de ballon pour les enfants.

Il serait donc utile de créer un commissaire pour promouvoir le bien-être et les droits des enfants, comme le suggère la commission Laurent. De nombreuses provinces sont déjà allées de l’avant.

À la manière d’un ombudsman, un tel chien de garde pourrait veiller sur l’avancement des dossiers, mener des enquêtes et sonner l’alarme au besoin.

Déjà, on peut se réjouir de la nomination d’une toute première directrice nationale de la protection de la jeunesse, qui est entrée en fonction en mars. La création de ce poste de sous-ministre qui a un mandat opérationnel, contrairement à un futur commissaire, était l’une des principales recommandations du rapport préliminaire de la commission Laurent.

Avec le rapport final, le gouvernement devra se relever les manches. Il y a tant à faire…

Il est urgent de revaloriser le travail des intervenants de la DPJ si on veut arrêter les portes tournantes qui empêchent de donner des services stables aux familles.

Il faut maintenir les services aux jeunes jusqu’à 25 ans. En les laissant sur le trottoir le jour de leur 18e anniversaire, on leur donne un passeport vers l’itinérance.

Il faut remettre le bien-être de l’enfant au cœur des décisions, pour rendre l’adoption plus facile, plus fréquente et plus ouverte aux enfants de plus de 5 ans. En ce moment, les parents biologiques peuvent retarder indûment le processus, ce qui empêche l’enfant de faire son nid.

Bref, les enjeux sont nombreux et variés. On peut être optimiste puisque Québec a annoncé son intention de déposer un projet de loi. Agissons à la mémoire de la petite fille de Granby.

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