Critique de RUSH!, de Måneskin

Du vernis rock ?

Sur la planète pop, l’alignement des astres qui précède un succès est imprévisible, mais parfois si évident après coup. Dans le cas du groupe rock italien Måneskin, qui a accumulé plus de six milliards d’écoutes sur Spotify (oui, des milliards !), il y a très certainement le bagou de ses quatre membres, leur look, la machine du major Sony, leurs spectacles donnés comme si c’était le dernier et une urgence mélodique qui jouent en sa faveur.

Mais force est de constater à l’écoute de son troisième album RUSH ! (mais son premier majoritairement en anglais) que le rock de Måneskin ne suffirait pas à lui seul à faire carburer le succès du quatuor formé à Rome qui a remporté l’Eurovision en 2021.

Måneskin a puisé dans les meilleurs fertilisants rock’n’roll : l’insolence (BLA BLA BLA), le désir charnel (TIMEZONE), le vice (FEEL) et le glam. Le groupe a travaillé sur plusieurs chansons avec un bonze de la pop, soit nul autre que Max Martin. Si bien que tout est mineutieusement rodé, mais que l’ensemble sent un peu trop la recette, surtout sur un ver d’oreille comme SUPERMODEL ou une ballade trop sirupeuse comme THE LONELIEST. Même la présence de Tom Morello de Rage Against The Machine est trop inoffensive sur GOSSIP.

Ce sont les chansons en italien de Måneskin qui s’avèrent de loin les plus incisives, désaltérantes et saillantes. La prestation vocale du chanteur Damiano David est particulièrement grisante sur LA FINE et IL DONO DELLA VITA.

Thomas Raggi, Ethan Torchio, Damiano David et Victoria De Angelis ont le feu aux fesses et de l’attitude à revendre. Il y a un phénomène autour de leur groupe Måneskin, mais il y encore trop de couches de vernis à son rock pour nous convaincre pleinement.

Rock

RUSH !

Måneskin

Sony

6,5/10

Critique de Late Developers, de Belle and Sebastian

Plus pop que jamais

Que Belle and Sebastian lance un deuxième album en moins d’un an a de quoi nous surprendre : ces deux dernières décennies, il s’est écoulé trois, quatre, cinq et même sept ans entre deux nouveaux disques.

On s’en étonne un peu moins en apprenant que Late Developers est issu des mêmes séances que A Bit of Previous. Proposer deux albums plutôt qu’un double s’avère d’ailleurs une décision sensée à une époque où bien des artistes n’osent plus offrir des œuvres qui dépassent la barre des 45 minutes.

Le lien entre A Bit of Previous et Late Developers s’entend. Le second se révèle toutefois encore plus scintillant que le disque paru en 2022, un peu moins folk et assume aussi davantage ses envies pop parfois presque soul. Le fond de folk de chambre qui a fait la notoriété du groupe à la fin des années 1990 s’entend encore en toile de fond ici et là, mais le collectif écossais affiche surtout son affection pour la pop lustrée (ça ne sonne ni comme les Byrds ni comme les Beach Boys, mais c’est là quelque part), toujours enrobée dans une délicatesse empreinte de spleen.

On n’ira pas jusqu’à dire que Late Developers est un disque aventureux. Belle and Sebastian montre toutefois une envie de sortir de sa zone de confort en tâtant des sonorités nouvelles (I Don’t Know What You See in Me, presque synth pop) derrière les observations et les doutes de Stuart Murdoch. Avec son élégance habituelle.

Belle and Sebastian sera en Amérique pour des concerts au printemps. Montréal ne figurant pas à l’itinéraire des Écossais, il faudra se rendre à Ottawa ou à Burlington, au Vermont, pour les entendre.

Indie pop

Late Developers

Belle and Sebastian

Matador

7,5/10

Critique de Nous étions des humains

La mélancolie fâchée de Mickey 3D

Le Français Mickaël Furnon n’avait pas sorti d’album depuis sept ans. Celui qui a été révélé au milieu des années 2000 — trois Victoires de la musique pour son album Tu ne vas pas mourir de rire et sa chanson Respire en 2004 — est peut-être aujourd’hui moins rock, mais pas moins incisif. Et le quinquagénaire a toujours cette attitude résolument punk qui peut faire penser au Vernon Subutex de Virginie Despentes — une de ses chansons s’intitule même N’achetez pas mon disque, sympathique mélange d’autodérision et de doigts d’honneur.

L’époque dans laquelle on vit n’amuse pas beaucoup ce cher Mickey 3D, qui bricole une chanson pop pas trop léchée lui permettant d’aller autant sur l’émouvant terrain de la nostalgie que sur celui de l’indignation, qu’il connaît bien. L’auteur-compositeur-interprète fait flèche de tout bois, de la fissure politique d’aujourd’hui aux « réseaux social » — oui, oui, c’est le titre d’une chanson, dans laquelle la haine en ligne est tellement désincarnée qu’elle fait ressortir le pire de l’humain : « On achève bien les chevals, sur les réseaux social. »

Le propos est direct, parfois un peu puéril même si on comprend sa colère, et c’est vraiment quand il creuse les émotions liées à sa jeunesse envolée — « J’étais loin d’imaginer qu’un jour je n’aurais plus 20 ans », chante-t-il dans Je croyais — que Mickey 3D fait mouche. Il y a dans sa mélancolie parfois fâchée quelque chose de très remuant. Rien ne vaut demain, La danse des éléphants, Nous étions des humains ou la jolie Émilie dansait, ces chansons à elles seules valent la peine de continuer à écouter ce que Mickey 3D a à dire.

Pop rock

Nous étions des humains

Mickey 3D

Parlophone

7/10

Critique de Turn the Car Around

Virage heureux

Ce Turn the Car Around, quatrième album solo de Gaz Coombes, s’ouvre sur des airs pompeux et beatlesques, le genre de partitions musicales qu’Oasis auraient pu écrire vers la fin des années 1990. La question se pose dès lors : sommes nous à l’écoute d’un énième disque post de la vague britpop ? Est-ce que l’ancien leader de Supergrass serait collé par la mélasse nostalgique au passé glorieux de son défunt groupe ?

Car oui, à la gloire, Gaz y a goûté. D’abord en 1995, avec la pétillante chanson Alright, puis en 1999 avec la pièce Pumping on Your Stereo, hommage senti aux quatre chevaliers de l’apocalypse — le sexe, la drogue, l’alcool et le rock.

Information importante pour les plus jeunes : tout le monde aimait écouter Supergrass à cette époque ; c’était l’occasion d’une trêve salvatrice entre les fans d’Oasis et ceux de Blur (« Tu es dans le clan des frères Gallager ou de Damon Albarn, toi ? »).

Depuis l’entrée dans le nouveau millénaire, Supergrass a bien enchaîné quelques efforts louables, mais rien de grandiose. Après la dissolution du groupe, en 2010, Gaz Coombes a ainsi poursuivi sa carrière en solo. On pouvait se demander s’il réussirait au-delà de son défunt groupe. Ses trois premiers efforts ont prouvé qu’il n’avait pas besoin de son band pour construire des chansons accrocheuses et populaires, mais il restait ce vague souvenir de son passé britpop.

On passe par-dessus ce même style entendu en intro de son quatrième essai sorti en début d’année ; les huit autres pièces proposent des sonorités rock, soul, pop-glam et même folk. Des éléments heureux dans le décor musical d’un artiste qui évolue.

Turn the Car Around nous permet d’entendre un chanteur qui a mûri : il ne cherche plus à nous éblouir par la force de sa vocalise, mais bien par sa précision et par l’harmonie qu’il recherche avec les autres sonorités entendues — batterie au premier plan, envolées de guitares électriques, piano, quelques éléments électros — et la présence chaleureuse des choristes du groupe The Roxys, bien audible sur la pièce Don’t Day It’s Over.

Turn the Car Around marque de belle façon le dixième anniversaire de la carrière solo de Gaz Coombes et démontre qu’il est plus que le gars qui chantait pour un groupe britpop, dans un autre millénaire.

Rock

Turn the Car Around

Gaz Coombes

Gaz Coombes Ltd

7,5/10

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