Hockey féminin

La ligue des rêves déçus

Méconnue au Québec, la Ligue nationale de hockey féminin s’enorgueillit d’être le seul circuit professionnel en Amérique du Nord à payer ses joueuses. Pourtant, les meilleures hockeyeuses canadiennes et américaines refusent catégoriquement de joindre ses rangs, dénonçant un modèle d’affaires douteux et de piètres conditions de travail. La Presse s’est intéressée à cette ligue, où les rêves se transforment souvent en déceptions.

Un dossier de Simon-Olivier Lorange

« Ce n’est pas une ligue professionnelle »

En 2016, Ann-Renée Desbiens apprend que le Pride de Boston a fait d’elle son premier choix au repêchage.

Pourtant, la gardienne de but québécoise n’était pas au courant qu’elle était admissible à un repêchage. Encore moins à celui de la National Women’s Hockey League – la Ligue nationale de hockey féminin (LNHF) en français –, dont elle ne savait pas grand-chose au demeurant.

« Je n’avais jamais reçu de courriel ou d’appel. Je l’ai lu sur Twitter », raconte- t-elle aujourd’hui.

« Et je n’en ai jamais entendu parler par après. »

Cette anecdote fait sourire. D’autres, beaucoup moins. Et certaines tirent carrément les larmes.

Salaires faméliques, instabilité, conditions d’entraînement dignes d’une mauvaise ligue de garage : le bilan de la LNHF, circuit de six équipes fondé en 2015, n’a pas grand-chose à voir avec son statut de seule ligue professionnelle de hockey féminin en Amérique du Nord.

Depuis longtemps, les hockeyeuses rêvent à une « vraie » ligue qui confirmerait leur statut d’athlètes professionnelles en leur versant des salaires qui leur permettent de vivre de leur sport et en leur fournissant une structure pérenne. Un groupe de joueuses élites milite même depuis un an pour que soit créé, en partenariat avec la LNH, un circuit calqué sur le modèle de la WNBA, au basketball.

Pourtant, en mars dernier, au cours d’une conversation avec La Presse à ce sujet, le commissaire de la LNH, Gary Bettman, a été catégorique. « Il y a déjà une ligue existante, nous n’allons pas interférer avec ses opérations », a-t-il succinctement affirmé.

Cette ligue, c’est la LNHF. Celle dont le projet d’expansion à Montréal et à Toronto en 2019 avait été prestement rejeté par les joueuses de la défunte Ligue canadienne. C’est cette ligue aussi que boycottent Marie-Philip Poulin, Hilary Knight et toutes leurs coéquipières des équipes nationales canadienne et américaine, qui disent souhaiter mieux pour leur sport.

Sans vestiaire ni toilettes

« Ça ne devrait pas être considéré comme une ligue professionnelle. Parce que ce n’est pas une ligue professionnelle. »

Peu de joueuses osent parler publiquement de leur expérience. La Ligue exerce un contrôle serré de son image et incluait même, jusqu’à l’année dernière, une clause élaborée de « non-dénigrement » dans ses contrats de travail (voir texte de l’écran suivant).

Au bout du fil, par contre, Haley Skarupa ne fait pas de détours. Après trois saisons passées dans la LNHF, chez le Whale du Connecticut puis au sein du Pride de Boston, elle est arrivée à la conclusion qu’elle « préférai[t] ne plus jouer au hockey du tout plutôt que de jouer dans cette ligue ».

À l’automne 2016, au terme d’une prolifique carrière universitaire à Boston College, et voyant arriver les essais olympiques en vue des Jeux de PyeongChang, Skarupa s’est enrôlée avec le Whale afin de continuer à s’entraîner sur une base régulière avec une équipe de haut calibre et de disputer un maximum de matchs. Trois fois par semaine, elle prenait la route avec des coéquipières afin de parcourir les deux heures (aller seulement) séparant le Massachusetts du Connecticut.

Cet hiver-là a été pénible, et pas seulement en raison des nombreuses tempêtes qui ont donné de sérieuses frousses aux joueuses sur la route. En plein cœur de la saison, la deuxième seulement de l’histoire du circuit, la LNHF a annoncé, sans préavis, qu’elle réduisait les salaires de presque 40 %, sans quoi elle devait mettre la clé sous la porte.

« La confiance est importante quand on construit une organisation aussi significative symboliquement à partir de zéro. »

— Haley Skarupa

Ce lien de confiance s’est rapidement effrité. Et elle n’avait encore rien vu.

Médaille d’or olympique au cou, elle a disputé sa dernière saison à Boston en 2018-2019. Et c’est là que son dégoût a atteint un sommet, à la lumière des conditions auxquelles ses coéquipières et elle étaient soumises.

L’aréna où elles s’entraînaient était si vétuste et la glace, en si mauvais état – « on pouvait voir le ciment au travers » – qu’il n’était pas rare que l’équipe doive se contenter de jouer dans deux zones. Et les entraînements, tenus en soirée parce que la majorité des joueuses avaient un emploi de jour, devaient être bouclés en 45 minutes et moins, puisqu’une ligue de garage masculine avait préséance et prenait possession des lieux immédiatement après.

Et comme si ce n’était pas assez, pendant une bonne partie de la saison, l’équipe n’avait pas accès à un vestiaire : les joueuses devaient donc se changer dans l’enceinte de l’aréna, trouvant tant bien que mal des recoins au bas des estrades pour s’exécuter. Et comme la salle de bains la plus proche se trouvait dans le hall d’entrée de l’édifice, ce qui la rendait inaccessible pour une joueuse ayant chaussé ses patins, « si une envie nous prenait après qu’on eut enfilé nos équipements, on urinait dans une poubelle ».

« On était mieux traitées au hockey mineur. Au moins, il y avait des toilettes », ironise Skarupa.

« Je ne cherche pas à me plaindre, précise-t-elle. Mais c’est mon histoire et je la partage pour informer les personnes qui n’ont pas eu connaissance de cette situation. Ma carrière de joueuse est terminée, je ne cherche à trahir personne. Je veux simplement laisser derrière moi un sport en meilleure posture que ce que j’ai connu. »

Sans mentionner cette situation spécifiquement, l’association des joueuses de la LNHF (AJLNHF) a confirmé à La Presse qu’il y avait eu un « problème » à Boston la saison dernière, mais que depuis le début de la présente campagne, une « meilleure communication » avait prévenu des incidents du genre.

Autant à l’AJLNHF qu’au sein de la direction du circuit, le mot d’ordre est le même : la ligue est en développement et se garde de commenter les évènements passés. La Ligue a formellement décliné notre invitation à répondre à une liste de questions que nous lui avons envoyée. Nos multiples demandes d’entrevue avec la commissaire Dani Riley ont également été refusées.

Loin de la NCAA

Il y a quelques semaines, immédiatement après que les Warriors du collège Merrimack eurent subi l’élimination en division 1 de la NCAA, leur gardienne des quatre dernières saisons, Léa-Kristine Demers, a reçu un appel intrigant : les Beauts de Buffalo, de la LNHF, lui offraient de se joindre à l’équipe afin d’y disputer la fin de la saison et les séries éliminatoires.

Candidement, la Québécoise de 22 ans avoue qu’elle n’avait jamais vraiment entendu parler de cette ligue auparavant – « mais je ne suis pas tellement le hockey professionnel, même masculin », nuance-t-elle. N’empêche, l’idée d’étirer sa saison lui plaisait.

« Quand ils m’ont appelée, je pensais que je m’en allais dans la LNH et que ce serait comme les gars. Disons que ce n’était vraiment pas comme ça ! », s’esclaffe- t-elle.

Son expérience a été autrement plus positive que celle de Haley Skarupa. Elle dit notamment avoir apprécié le sérieux de la direction des Beauts en ce qui a trait à l’entraînement et à la préparation physique. Mais le fait demeure qu’en débarquant de la NCAA, où les joueuses ont accès à des installations de pointe et à du personnel de soutien de haut niveau, la chute était brutale.

« Quand je suis arrivée, j’ai été surprise de réaliser à quel point ils manquaient d’argent. Ils font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont. L’aréna où l’on jouait n’aurait pas été de calibre pour du junior majeur, selon moi. »

— Léa-Kristine Demers

Parlant d’argent, un élément non négligeable a teinté l’expérience de Léa-Kristine Demers : elle n’a pas été payée. Pas un sou. Et ce, même si elle a disputé quatre rencontres avec son équipe.

La Québécoise disposait d’un visa d’étudiante qui ne lui permettait pas de travailler aux États-Unis et qui l’empêchait de signer une entente en bonne et due forme avec une équipe professionnelle. Elle s’est donc contentée d’un contrat d’essai, à l’instar de l’une de ses coéquipières canadiennes de Merrimack qui l’a accompagnée à Buffalo.

« Si j’avais été payée, je risquais de perdre mon visa et de ne pas pouvoir finir mon bac », explique-t-elle. Pour celle qui désirait de toute façon rentrer au Québec ce printemps pour y poursuivre des études en médecine, le risque n’en valait pas la peine, si bien qu’elle a conclu la saison en jouant gratuitement.

Incessantes questions d’argent

Vanessa Gagnon l’avoue candidement : elle était drôlement intriguée lorsque la LNHF a été créée en 2015. Elle a tout de suite voulu y tenter sa chance, mais l’impossibilité d’y toucher une paye a rapidement freiné ses ardeurs.

Cette Québécoise, diplômée de l’Université Clarkson, était « trop curieuse de voir » ce qu’avait à offrir cette nouvelle ligue, la première en Amérique du Nord qui s’engageait à payer ses joueuses – la défunte Ligue canadienne n’a versé ses premiers salaires que deux ans plus tard.

Or, en vertu du visa H-1B qu’elle détenait, elle ne pouvait avoir qu’un seul employeur aux États-Unis. Si elle désirait accepter le contrat que lui offraient les Beauts de Buffalo, elle devait se résigner à quitter son emploi et à renoncer à son visa de travail pour demander un visa P-1A. Celui-ci aurait fait d’elle une athlète professionnelle à temps plein, mais l’aurait obligée à miser toutes ses billes sur ce projet naissant qui lui aurait rapporté quelque 13 000 $ en salaire. La raison l’a emporté sur le cœur.

Elle a toutefois continué de suivre les activités de la LNHF de loin. « Comme n’importe quelle start-up, ce ne pouvait pas être parfait en commençant », concède celle qui, aujourd’hui établie à Cleveland, est responsable des fusions et acquisitions pour une multinationale.

La saison dernière, elle a elle aussi reçu une offre étonnante : le Whale du Connecticut était à la recherche d’une joueuse de centre pour conclure la saison et souhaitait faire appel à ses services.

La principale concernée a été la première surprise.

« Je ne pense pas qu’une vraie ligue professionnelle aurait trouvé que ça a du sens de recruter une joueuse de ligue de garage quand il ne reste que quelques matchs à la saison. »

— Vanessa Gagnon

Or, le défi l’intéressait. L’obstacle du visa restait entier, « mais j’avais toujours la piqûre et je voulais voir si j’étais encore capable de jouer à ce niveau », dit-elle. On lui a donc enjoint de signer une décharge qui libérait l’équipe de toute responsabilité à son égard et elle a accepté une entente sans salaire. Qui lui a toutefois coûté cher.

On lui a signalé que ses dépenses seraient remboursées, mais elle n’a jamais revu la couleur de cet argent. Elle a elle-même assumé le billet d’avion de l’Ohio au Connecticut. Et lorsqu’elle s’est blessée à son troisième match, c’est sa preuve d’assurance personnelle, fournie par son employeur, qu’elle a présentée à la clinique de radiologie. Et c’est aussi celle qu’elle a utilisée pour payer les coûts de physiothérapie au cours des mois suivants. « La LNHF n’a fait aucun suivi », dit-elle.

Jusqu’à 2019, le contrat liant les joueuses à la ligue stipulait d’ailleurs qu’elles devaient présenter la preuve d’une couverture d’assurance majeure, et ce, même si les joueuses sont théoriquement protégées en cas de blessure par la « workers’ compensation », l’équivalent américain de la CNESST, dont les modalités ne sont toutefois pas les mêmes dans tous les États.

Inéquités

Elle aussi a tôt fait de constater des conditions qui n’avaient rien à voir avec une ligue de haut niveau. À l’aréna local du Whale, les vestiaires étaient si petits que l’équipe devait se diviser dans deux chambres liées par une douche délabrée.

Surtout, Vanessa Gagnon a remarqué l’immense disparité qui sépare les équipes riches des plus pauvres. Jusqu’à la saison 2018-2019, les Beauts de Buffalo étaient la propriété de la famille Pegula, qui possède également les Sabres de Buffalo. Et les Whitecaps du Minnesota profitent encore aujourd’hui d’un soutien du Wild.

« Au Connecticut, un jour de match, tu arrivais à l’aréna avec ton équipement bas de gamme que tu avais dû aller chercher toi-même à l’aréna de pratique. Et là tu voyais arriver les filles de Buffalo, qui débarquaient dans des uniformes assortis, un smoothie dans les mains, avec leur équipement de qualité. Il n’y avait pas vraiment de parité… »

Mue par l’amour du hockey, Vanessa Gagnon a vaguement jonglé avec l’idée d’un retour au jeu en 2019-2020, mais la logistique était trop complexe pour celle qui est établie loin des marchés de la LNHF. Et la création de l’Association des joueuses professionnelles, qui boycotte le circuit américain, l’a fait réfléchir. 

« Mon cœur me dit que j’aimerais que les jeunes filles aient une meilleure occasion que ça au cours des prochaines années. Si on veut mettre fin au statu quo, il faut se battre. »

— Vanessa Gagnon

Dans tous les cas, un retour dans la LNHF aurait signifié pour elle une nouvelle obligation de jouer gratuitement.

À propos de ces athlètes résignées à jouer sans rémunération, un porte-parole de la ligue a invoqué, dans un entretien informel avec La Presse, que les joueuses citées par notre reportage avaient agi en connaissance de cause et que les règles d’immigration américaines étaient de juridiction fédérale. À l’association des joueuses, on nous a simplement signalé travailler « de près » avec des avocats spécialisés en immigration pour faciliter l’intégration de joueuses étrangères.

Question de principe

Devenue résidente permanente aux États-Unis après ses études à Clarkson, Juana Baribeau a, pour sa part, pu être payée dès ses débuts avec le Whale, en 2016.

Mais à 130 $ par match, sa première saison ne lui aurait pas permis de partir bien loin en croisière.

« Le seul avantage que j’avais d’être réserviste, c’est que mon salaire n’a pas été coupé », ricane-t-elle en entrevue avec La Presse, en référence au rajustement des salaires des joueuses régulières opéré cette année-là.

De fait, presque toutes les anecdotes rapportées reviennent à des questions d’argent ou de manque de moyens. Sur la route, à peine 20 $ par jour étaient versés aux joueuses pour payer leurs repas la saison dernière, selon un contrat standard consulté par La Presse.

Et même si certaines joueuses résident à presque deux heures de route de l’aréna où s’entraîne leur équipe respective, « les dépenses ne sont pas remboursées », rappelle Juana Baribeau. « Alors, avec ton salaire annuel, tu espères que ton véhicule ne te lâche pas ! », lance celle dont le salaire a atteint 5500 $ à sa troisième et dernière saison au Connecticut en 2018-2019.

Haley Skarupa affirme pour sa part avoir carrément refusé d’assumer le coût d’un voyage en avion imposé par son équipe entre Boston et Buffalo, après qu’un trajet d’autobus eut été annulé au pied levé au cours de sa dernière saison.

« Ce n’était pas une question d’argent, mais de principe », insiste-t-elle.

« Beaucoup de joueuses s’accommodent [des conditions offertes] parce que ça leur permet de continuer à jouer en gardant leur emploi, poursuit l’olympienne. Elles s’amusent, mais elles ne voient pas à long terme. Les meilleures joueuses ne sont plus là, et celles qui y sont encore ne sont pas traitées comme des professionnelles. Il faut que la ligue cesse de se désigner comme telle. »

« Si j’avais une fille, je ne voudrais pas qu’elle pense que c’est correct de se faire traiter de la sorte », conclut-elle.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.