Lyne Bastien

L’influence du territoire

Installée au Nunavik, la peintre et graveuse montréalaise Lyne Bastien présente, jusqu’au 28 novembre, quelque 40 œuvres à la galerie Beaux-arts des Amériques. L’exposition Territoire illustre combien le style d’une artiste peut être influencé quand elle vit en symbiose au cœur d’une communauté dont elle partage les valeurs.

« Le territoire a un impact sur qui on est, comment on pense, comment on mange, comment on vit », dit Lyne Bastien. Elle a notamment fait ce constat quand elle a quitté son village d’Ivujivik, l’an dernier, pour une résidence artistique en Provence.

« Une région de couleurs qui a fait que lorsque je suis revenue à Ivujivik, j’ai créé des œuvres très colorées [par exemple les séries Nord-Sud ou Convergence] à partir de dessins faits à Hyères, au bord de la Méditerranée. Mais lentement, avec le temps, sans que je m’en rende compte, ma palette est revenue aux couleurs du Nord. Oui, le territoire a un impact. »

Les ours polaires

Son immense ours polaire accroché en vitrine de la galerie en a un, impact ! La technique pour peindre la fourrure de l’animal découle de la formation en gravure de Lyne Bastien. Avec une méthode de contre-épreuve et de frottage qui donne des textures aléatoires à la fois originales et fortes.

Les ours polaires sont une réalité territoriale pour les résidants d’Ivujivik, le village le plus au nord de la province. « Ils se reproduisent sur l’île Pujjunaq, près du village, dit-elle. Ils viennent rôder autour. L’hiver, on doit être constamment attentif. »

Ce genre d’observation a éveillé chez elle la question de savoir à qui appartient ce territoire. Aux animaux ? Aux Inuits ? « Pour les Inuits, le territoire est partagé entre les animaux et les êtres humains. En tant que Blanche et Québécoise, je crois que ce territoire est celui des Inuits. Je suis reconnaissante qu’ils m’y aient accueillie. »

Plus abstrait et contemporain, un autre ours, debout cette fois, trône, impérial, sur un des murs de la galerie. Il a l’air d’une fusée. Sur son corps sont éparpillés des éléments graphiques qui ne sont pas inuits, entre autres des sortes de scarifications.

Évolution

L’année 2020 aura été très productive pour Lyne Bastien. Mais même si le nord du Québec a été assez épargné par la COVID-19 (il y a eu deux premiers cas cet automne à Ivujivik), elle n’a pu travailler avec ses amies artistes du village. Distanciation oblige. Elle adore cette façon de créer en même temps. Un véritable échange artistique et culturel.

Il est intéressant de constater combien son style a évolué et de belle manière au fil des ans. Quand on regarde quatre œuvres peintes depuis les années 90, on remarque que Lyne Bastien a fini par adopter une technique plus épurée, un changement qui se confirme depuis le début de son séjour au Nunavik.

Cela fait plus de 30 ans qu’elle est fascinée par l’art inuit. Depuis ses études à Concordia et sa découverte de l’œuvre de Parr (1893-1969), un chasseur inuit qui créait des dessins et des gravures à Kinngait, au Nunavut. « L’imagerie inuite a touché ma sensibilité et ma façon de travailler qui est de simplifier, dit-elle. Mais c’est souvent difficile de simplifier. »

Immersion

Dans Festin II, la façon de représenter un oiseau qui s’apprête à manger un poisson rappelle l’art inuit. « M’attarder à l’art inuit que j’aime tellement, comprendre comment ils travaillent, m’aide et m’amène à utiliser des approches que je ne connaissais pas avant », dit-elle.

Cette influence de l’art inuit lui attire-t-elle des accusations d’appropriation culturelle ? « Non, mais je me suis souvent posé cette question, dit-elle. C’est important de se la poser. Mais je ne suis pas une touriste à Ivujivik. Je vis au sein de la communauté et je lui fais part de mes connaissances dans les arts visuels. »

Lyne Bastien a donné depuis six ans plusieurs ateliers de gravure au Nunavik. Elle collabore avec des femmes artistes, comme elle l’a fait pour le projet Convergence Nord-Sud, dont quatre grands panneaux ont été exposés, l’an dernier, à la foire Papier, au kiosque de la galerie torontoise de Patricia Feheley. « À Ivujivik, on vit un véritable échange avec la communauté, dit Lyne Bastien. Certains amis du village sont devenus comme de la famille. »

Elle accompagne des familles inuites à leur camp. « Lors de ces séjours, les adultes et les aînés apprennent aux jeunes à chasser, pêcher, ramasser des moules, cueillir des baies, nettoyer et sécher le poisson, dit-elle. Je suis émue par l’esprit communautaire qui règne chez les Inuits. Je conserve un souvenir incroyable de la prise d’un béluga à Ivujivik. La bête, hissée sur la rive, fut coupée, divisée et partagée entre les 44 familles du village venues chercher leur part. Grâce à ces expériences et ces échanges, je saisis mieux le sens profond accordé au territoire par les Inuits. Je leur suis éternellement reconnaissante de tout ce qu’ils m’ont appris. »

Née en Abitibi, Lyne Bastien est à l’aise avec les autochtones. Son conjoint, Marc Vachon, enseigne depuis 30 ans à de jeunes Inuits. « Quand je suis arrivée la première fois au Nunavik, je me suis mise à pleurer. J’avais l’impression d’arriver chez nous. Dans plusieurs des Inuits, je voyais mes grands-parents. Mon frère a d’ailleurs été reconnu comme métis en Ontario. J’ai l’impression au Nunavik de renouer avec quelque chose que j’étais en train de perdre. »

Mais ses problèmes d’articulation et le fait que sa famille lui manque font qu’elle changera de territoire l’an prochain pour revenir « dans le Sud ».

« On a eu bien du plaisir au Nunavik, dit Lyne Bastien. J’y reviendrai peut-être pour des formations puisqu’un atelier permanent de gravure pourrait ouvrir dans un an à Ivujivik. » En attendant, après cette exposition à Montréal, elle va s’attabler à un délicat travail de commissariat. « Je serai commissaire pour une exposition de gravures réalisées dans mes ateliers par des Inuits de plusieurs communautés du Nunavik. L’exposition aura lieu au Musée d’art de Joliette en octobre 2021. »

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