Histoire

Déterrer le patrimoine olfactif

L’odeur des vieux livres. Celles de Londres chauffée au charbon. Des bars enfumés. Ou du crottin de cheval. Le projet Odeuropa, qui regroupe une dizaine d’universités européennes, vise à créer une « encyclopédie olfactive » de l’Europe allant du XVIe au XXe siècle. À partir des textes et des images des grandes archives du Vieux Continent, les chercheurs vont recréer des odeurs perdues.

« Je suis spécialiste de l’histoire sociale, de la vie quotidienne », souligne Inger Leemans, directrice d’Odeuropa, également chercheuse à l’Université libre d’Amsterdam. « Depuis 10 ans, dans mon domaine, on s’intéresse aux odeurs de la vie quotidienne, si importantes et pourtant si peu étudiées. »

Formé d’historiens, d’historiens de l’art, de chimistes et d’informaticiens, le groupe qu’elle dirige se plongera dans 500 ans de documents d’archives de l’Union européenne. « Nous voulons créer un patrimoine olfactif », dit-elle.

Qu’est-ce qui a changé il y a 10 ans pour susciter un tel intérêt pour les odeurs ? « On a plus de capacités analytiques, à la fois en biochimie et en informatique, mais je dirais que c’est un intérêt plus généralisé pour le subjectif. On le voit maintenant avec la COVID-19, la perte de goût et d’odorat chez certains patients frappe particulièrement les esprits. Aussi, dans la dernière décennie, les collections d’archives ont été numérisées plus rapidement avec la baisse des coûts. Les informaticiens se sont attaqués au défi de l’extraction des informations sensorielles de ces archives. »

On comprend facilement comment extraire ces informations olfactives des textes, mais comment fait-on pour les images ? « On cherche les allégories des odeurs, par exemple les trois rois mages et Jésus. On peut commencer avec la proximité d’un nez et d’un objet, d’un objet ou d’un animal, ou alors avec un nez proéminent. Il y a les gestes liés aux odeurs, comme quand on se pince le nez. On peut aussi rechercher les objets liés aux odeurs, comme les diffuseurs de parfum qui étaient très populaires il y a quelques siècles. »

Des chimistes seront ensuite mis à profit pour créer une encyclopédie des odeurs européennes, d’ici 2024.

« On va aussi faire des tournées dans les musées avec des échantillons d’odeurs historiques. La première aura lieu à la fin de l’année en commençant par Ulm, en Allemagne, puis Amsterdam. On va présenter les odeurs liées à la pollution et à la vie urbaine des siècles passés. »

— Inger Leemans, directrice d’Odeuropa

Toutes les réunions – pour le moment virtuelles – impliqueront des livraisons de trousses olfactives que tout le monde sentira en même temps durant la réunion. Pourra-t-on un jour sentir les odeurs sur un écran d’ordinateur ou de téléphone ? « On n’a pas d’appareil abordable facile à brancher sur un appareil informatique, mais il serait intéressant d’en mettre un au point, peut-être pour une deuxième étape d’Odeuropa. »

Un pionnier montréalais

Inger Leemans a informé La Presse que deux pionniers de l’étude historique des odeurs enseignent à l’Université Concordia. David Howes est anthropologue et Constance Classens, historienne. Ils sont mari et femme. « Nous avons publié ensemble en 1994 le livre Aroma, the Cultural History of Smell, explique M. Howes. Il portait sur la signification des odeurs dans différentes cultures et à différentes époques. »

Le livre, dont l’auteur principal était Mme Classens, dérivait notamment des recherches de M. Howes en Papouasie–Nouvelle-Guinée. Signe de l’intérêt sociétal de ce domaine de recherche, une traduction en portugais du livre Aroma a été commanditée par un fabricant de parfums brésilien. Depuis, les deux chercheurs ont migré vers d’autres sens.

« Traditionnellement, chaque sens était étudié séparément. Nous nous intéressons aux relations des cinq sens entre eux. Nous organisons en mai le troisième congrès Uncommon Senses, à Montréal mais virtuellement. Le thème est “Le futur des sens”, avec l’accent mis sur le design sensoriel. Une exposition sur le design sensoriel a eu lieu au musée de design Cooper Hewitt à New York en 2018. L’équipe d’Odeuropa va présenter son projet à notre congrès. »

Freud et Darwin

Les priorités sensorielles changent avec le temps. « Constance a écrit un essai sur l’odeur de la rose, dit M. Howes. Shakespeare en parlait, elles étaient utilisées en cuisine. Mais après les Lumières, on a commencé à valoriser les couleurs des roses, et les espèces cultivées ont commencé à avoir des odeurs moins fortes. Ça fait partie d’une visualisation progressive de l’Occident. L’odorat a été primitivé. Darwin et Freud qualifient l’odorat d’animal. Pour eux, les humains interagissent visuellement. Seuls les sauvages se fient à leur odorat. »

Pourquoi cette dévaluation de l’odorat ? « L’odorat était historiquement un sens divin, l’haleine de l’esprit, il révélait l’intérieur des choses, dit M. Howes. Cette signification spirituelle a disparu. Avant l’invention de la chimie au XVIIIsiècle par Antoine Lavoisier [le Français qui a inventé notamment la loi de la conservation de la matière, “Rien ne se perd, rien ne se crée”], les scientifiques qualifiaient les éléments en les sentant et en les goûtant. Beaucoup sont morts d’avoir ingéré des éléments toxiques. »

Aujourd’hui, la science ne se base plus sur l’odorat, mais sur le microscope. « Il faut dire aussi qu’il est plus difficile de partager une impression olfactive, contrairement à des sons et à des images. Ça va changer avec Odeuropa et ses chimistes qui vont synthétiser des odeurs du passé. »

Quelques exemples

La fragrance du casino

En 2009, un psychologue de l’Université du Nevada avait publié sur le site de prépublication UNVL une étude montrant que les casinos de Las Vegas utilisaient des odeurs florales pour attirer les joueurs vers les machines à sous. Selon David Howes, le Casino de Montréal n’a pas recours à cette tactique.

Les effluves vikings

Le musée viking de York, au Royaume-Uni, propose une section sur les odeurs des villages vikings et britanniques du Xe siècle, notamment celles des latrines, de la forêt et du corps d’un marin en mer pendant des semaines.

Les odeurs de la médecine d’antan

Au Moyen Âge, le romarin était utilisé comme antidote et prophylactique contre la peste. Odeuropa recréera aussi les sels aromatiques utilisés aux XVIIIe et XIXe siècles pour ranimer les gens évanouis.

Alzheimer et appétit

Des projets de recherche, ainsi qu’au moins une entreprise américaine, ont testé des diffuseurs d’odeurs de nourriture avec des patients atteints de démence ou d’alzheimer, afin de stimuler leur appétit. « Parfois, les odeurs sont parmi les derniers souvenirs à disparaître », dit M. Howes.

Les odeurs de la partition allemande

Un historien allemand a présenté au congrès Uncommon Senses de 2018 une analyse des différentes odeurs de l’Allemagne de l’Ouest et de l’Est. Non seulement l’industrie a rapidement divergé, mais les produits de consommation avaient eux aussi des odeurs différentes.

Le racisme olfactif

Au congrès Uncommon Senses de mai prochain, un jeune historien américain, Andrew Kettler, va exposer la thèse de son doctorat, qui a été publiée en livre. Dans The Smell of Slavery, il décrit comment les Européens ont utilisé les odeurs différentes de l’Afrique pour justifier le racisme. De leur côté, les esclaves noirs ont revendiqué leurs odeurs caractéristiques, par l’entremise de la cuisine notamment, pour affirmer leur identité.

L’exil du nez

Les odeurs peuvent jouer un rôle important dans la nostalgie de l’exil et de l’immigration, selon un artiste « olfactif » américain qui présentera son œuvre au congrès Uncommon Senses de mai prochain. Brian Goeltzenleuchter a recueilli le témoignage olfactif d’immigrés et de leurs enfants et recréé les odeurs de leur culture d’origine.

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