« L’événement »

Audrey Diwan : une affaire de femmes

Avec « L’événement », la cinéaste signe un film coup de poing en adaptant le livre d’Annie Ernaux sur son avortement clandestin en 1964. Très justement couronné du Lion d’or à la dernière Mostra de Venise.

« Comme d’habitude, il était impossible de déterminer si l’avortement était interdit parce que c’était mal, ou si c’était mal parce que c’était interdit. » En 2000, plus de trente-cinq ans après les faits, l’écrivaine Annie Ernaux racontait dans « L’événement » la grossesse non désirée, l’opprobre social et l’avortement clandestin horrifique qui, en 1964, avait failli coûter la vie à l’étudiante en lettres qu’elle était. Un récit d’émancipation mais aussi une histoire de désir et de liberté, pour en finir avec les tabous d’un autre temps.

Un texte dont la scénariste et ex-journaliste Audrey Diwan, 41 ans, s’est emparée avec une maturité et une audace qui forcent le respect. Elle a été aidée dans son entreprise terrassante par la jeune Anamaria Vartolomei, de presque tous les plans…

« Quand ils te diront qu’on a choisi une femme, tu leur diras qu’on a choisi un film », n’a pas manqué de clarifier en septembre la cinéaste oscarisée et membre du jury Chloé Zhao, après avoir remis à Diwan la plus haute distinction du Festival de Venise, faisant d’elle la deuxième cinéaste française de l’histoire à être couronnée du Lion d’or après Agnès Varda et son « Sans toit ni loi ». Plus qu’un symbole, une réussite exemplaire.

Nous l’avons rencontrée sur les lieux mêmes de l’événement, passage Cardinet. Un ange est passé.

Paris Match : Dans votre premier film « Mais vous êtes fous », l’héroïne avait dans son sac un livre d’Annie Ernaux. C’est un projet d’adaptation que vous portiez depuis longtemps ?

Audrey Diwan : Non. J’ai lu ce livre peu de temps après avoir avorté. Il m’a impressionnée parce qu’il agit contre le silence. Il y a un rapport entre les mots et la honte sociale dans laquelle on grandit, celle dont on est nourri même sans s’en rendre compte. Lorsque j’ai entendu Anna Mouglalis parler ouvertement de l’avortement, j’ai compris que ce silence était si épais que, moi-même, après avoir travaillé trois ans sur le sujet, j’hésitais encore à dire des mots aussi simples que « j’ai avorté », parce que cette honte opérait toujours sur moi. Quand on veut déconstruire des idées, il faut commencer par soi.

« L’événement » participe à déconstruire les mythes féminins ?

Oui, il œuvre à déboulonner ces secrets qui perdurent afin de faire fonctionner un système – patriarcal – pérenne. Historiquement, où la place des femmes est secondaire, il vaut mieux taire tout ce qu’elles traversent, tout ce qu’on ne leur accorde pas quand on condamne leur désir, tout ce qu’on les oblige à faire lorsqu’on pénalise l’avortement… Tout ce qui malheureusement risque d’être le lot commun de nombreuses filles d’aujourd’hui dans tellement de pays. Une femme vient encore de mourir en Pologne parce qu’on lui a refusé un avortement thérapeutique… Ça me fait monter les larmes aux yeux. Les femmes sont vraiment quantité négligeable dans certains pays…

De « Passion simple » au documentaire sur Cergy « J’ai aimé vivre là », sortis cette année, le cinéma semble redécouvrir l’œuvre d’Annie Ernaux. Pourquoi est-elle si importante à vos yeux ?

Ses livres sont si essentiels que j’ai dû offrir son recueil « Écrire la vie » à une quarantaine de personnes. J’ai l’impression qu’il y a quelque chose de l’ordre du « zeitgeist » [esprit du temps], c’est-à-dire que l’esprit d’Annie Ernaux et l’époque se rencontrent et s’embrassent aujourd’hui. Pas seulement en raison de son féminisme, mais aussi à cause de tout ce qu’elle raconte autour de la figure du transfuge de classe dans la lignée de Didier Eribon ou d’Édouard Louis… Je suis très touchée par ces déplacements et parcours sociaux. Il y a beaucoup d’endroits chez elle dans lesquels je me retrouve. Aussi dans « Mémoire de fille » : la naïveté, la maladresse, les espoirs, la fragilité face aux hommes… Et même la cruauté qu’elle a à l’égard de cette jeune fille qu’elle était, je la comprends.

C’est un livre sur l’émancipation d’une femme qui choisit d’avorter pour se consacrer à la littérature. Vous avez eu une trajectoire inverse et fait le choix de la maternité avant de vous consacrer au cinéma.

Je ne peux pas lire mon parcours de cette façon. C’est incomparable parce qu’il y a une différence sociale évidente entre nous. D’abord, je n’avais pas 21 ans quand j’ai eu mon premier enfant mais 27 ans, donc j’avais fini mes études et j’avais déjà un métier, j’écrivais mon premier livre en étant enceinte. La question du choix, c’est d’avoir un enfant quand tu te sens prête à l’élever et à l’aimer. On n’avorte pas parce qu’on n’aime pas les enfants. [Elle rit.] L’avortement est majoritairement une question de contexte et de possibilités selon l’âge, la situation, le degré de solitude, les revenus, bref ses capacités de survivre et de faire survivre ses enfants.

Votre parcours professionnel est d’autant plus impressionnant que vous l’avez fait en élevant deux enfants…

J’ai eu des enfants plus jeune que la moyenne parisienne, ça c’est sûr. Très rapprochés de surcroît parce qu’ils ont onze mois d’écart. Donc, c’était sportif. Mais j’ai quand même eu le temps de me construire avant, de faire des études… Ce qui est complexe, c’est que ce sont des métiers qui avalent. Je le vis depuis Venise. Ce qui se passe est extraordinaire, mais je suis absorbée, mon quotidien est bousculé… Mes enfants, Téa et Peter, sont ados et il y a des semaines entières pendant lesquelles je ne suis plus là. Ce film, c’est aussi une porte ouverte à la discussion avec eux. On parle beaucoup ensemble de ce que je fais, ce que je crée, de ce qu’ils pensent des sujets.

Il paraît qu’à 15 ans vous avez fait une fugue en emportant avec vous « Mémoires d’une jeune fille rangée » de Beauvoir ?

Oui, parce que mon éducation était extrêmement stricte. Mes parents se sont construits à la force du poignet. Et ils avaient peur que je manque de conscience, de travail. Or moi, adolescente, je n’avais qu’une envie, c’était lire et sortir. De ce fait, de temps en temps, j’avais envie de m’échapper par la fenêtre. [Elle rit.]

D’où votre conscience féministe tire son origine ?

Dans ma famille, il y a beaucoup de personnages féminins avec des gros caractères. Ma mère, mes deux grands-mères : l’une libanaise qui a survécu à la guerre, l’autre roumaine qui était un personnage de film. Chez moi, les femmes prenaient de la place et on la leur accordait. Mon père n’a plus son père depuis quasiment sa naissance. Alors ma grand-mère libanaise, c’est le matriarcat dans toute sa splendeur. Je me suis toujours un peu comportée comme elles et heurtée à un monde qui ne comprenait pas trop d’où je parlais­ ni comment je parlais. Je suis issue d’une lignée de femmes qui parlent fort. C’est mon héritage…

Vous avez d’abord été journaliste, puis romancière. Comment est venu le cinéma ?

La lecture était mon premier amour et je savais que l’écriture serait importante dans ma vie. J’ai publié mes premiers livres tôt. Mais, dès le deuxième, j’ai eu le sentiment que le résultat n’était pas à la hauteur des auteurs que j’aimais, que je prenais plus de plaisir à écrire que je n’avais de propos. J’ai dit à mon éditeur qu’il fallait que j’arrête pendant quelques années parce que je sentais que je n’étais pas prête.

De l’extérieur, il semble au contraire que tout est allé très vite. Il y a quatre ans, en décembre 2017, vous signiez votre dernière chronique pour la revue gratuite « Stylist ». Depuis, vous avez réalisé deux films couronnés de succès.

C’est vrai… J’ai arrêté d’écrire des romans en 2007 et je me suis remise à écrire pour moi en 2017. Il s’est passé dix ans quand même entre les deux, c’est beaucoup. Entre-temps, j’ai été coscénariste pour d’autres, je ne suis jamais restée très inactive. Mais écrire pour moi, avec un propos pour lequel j’ai envie de me battre haut et fort, a pris du temps. Je n’étais pas prête avant.

À la différence de nombreuses réalisatrices de votre génération, vous ne venez pas de la Fémis. Votre école de cinéma a été un vidéoclub et l’expérience du scénario avec d’autres cinéastes.

Je n’ai pas de plans dans ma vie et je n’aime pas trop en avoir. J’aime me dire que je suis libre de tout essayer. Je ne crois pas en un parcours enfermée dans une case ni enfermée dans une pièce à écrire. L’inspiration naît en rencontrant, en discutant. Je ne suis pas du tout quelqu’un qui vit retirée du monde pour penser. J’ai besoin de me frotter au réel. Aujourd’hui, il faudrait être parfaitement aligné et cohérent. Non. Moi je suis complètement empirique, fabriquée de toutes mes expériences.

Votre nom a longtemps été associé à celui de votre ex-compagnon, Cédric Jimenez, avec qui vous avez débuté comme coscénariste, jusqu’à « Bac Nord » que vous avez coécrit. Le désir de cinéma est né avec lui ?

Avec Cédric, on s’est fabriqués ensemble. C’était très expérimental notre histoire, empirique, maladroit et en même temps sincère. Je ne connaissais rien au cinéma qui lui plaisait : les films noirs des années 1970, Melville, « Conversation secrète »… J’ai essayé d’apprendre de la manière le plus condensée possible les codes d’un univers qui m’échappait totalement mais que lui connaissait bien. Il m’a donc guidée.

« Mais vous êtes fous » et « L’événement » sont chacun des récits d’émancipation et de libération. C’est de cette façon que vous avez à votre tour envisagé votre passage derrière la caméra ?

Je n’ai pas eu de mentor. Avec Cédric, on ne faisait que travailler, c’était très prenant, mais je ne suis pas sûre d’avoir souffert de ça. On était encore en couple quand je suis passée derrière la caméra, donc ce n’était pas une émancipation. S’émanciper, ça voudrait dire que j’étais avant dans une forme de soumission, ce qui n’est pas mon truc…

Comment avez-vous vécu le fait que « L’événement » ait été présélectionné pour représenter la France aux Oscars en même temps que « Bac Nord » ? Une double consécration de votre travail ?

C’était fou ! J’aime aussi beaucoup Julia [Ducournau, dont le film « Titane » a finalement été choisi, NDLR]. Nous retrouver tous les trois à cet endroit a été extrêmement étrange et drôle. On s’est tous appelés, ça nous faisait sourire. Et puis, c’est assez émouvant parce que l’idée de représenter la France est belle. C’est aussi une façon de distinguer une génération… J’étais heureuse pour tous les deux chacun à leur endroit. Mais pour être tout à fait franche, je n’ai écrit que les deux premières versions du scénario de « Bac Nord » et Cédric a fait seul tout le reste. C’est donc à lui qu’il doit son succès. Il s’est emparé, pendant l’écriture, de ce qu’il voulait faire du film et, moi, je suis partie vers mon histoire. Lorsque, tout à coup, j’assiste à son succès et que je vois où j’en suis moi, c’est beau…

Être la deuxième femme française récompensée d’un Lion d’or au Festival de Venise après Agnès Varda fait de vous un symbole. Cette distinction a tout changé ?

Le Festival de Venise a complètement changé le destin du film. En ce qui concerne le mien, c’est encore difficile à dire. [Elle rit.] Mais oui, c’est fou d’intensité. Aujourd’hui, je passe ma vie à défendre le film alors qu’on espérait juste qu’il soit vu.

Qu’espérez-vous de la sortie ?

Qu’il ouvre des discussions. Je ne fais pas un cinéma qui donne des réponses. Le cinéma moral m’ennuie. En revanche, j’aime tout ce qui pose question, tout ce qui prête à débat et c’est ce que je vis aujourd’hui. Maintenant qu’on a commencé à le montrer, j’assiste à des réactions fortes à des endroits très différents. Par exemple, chez de très jeunes hommes qui ne se figuraient pas du tout ce que pouvait être un avortement clandestin, voire ne savaient pas que ça existait. Ou des femmes dont c’est le vécu, des gens qui sont contre et qui sortent en disant « je ne sais plus ce que je pense » ou d’autres que ça énerve et qui claquent la porte. Je ne crains pas de déplaire. Je pense qu’il faut créer en n’ayant jamais peur de déplaire. Il y a des portes qui claquent, c’est comme ça. Mais je fais confiance au spectateur. Je sais que je fais la moitié du travail en réalisant le film et que la discussion après, c’est son boulot à lui.

« L’événement » sort en salle en France le 24 novembre et au Québec le 21 janvier

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