Mme Harton ne voyait que leurs yeux

Hein, positive, moi ? Mais comment ?

C’est ce qu’Odette Harton, 58 ans, s’est dit en apprenant qu’elle avait le foutu virus, le 26 janvier. La veille, elle s’était réveillée fatiguée, mal de gorge, toux sèche…

Mme Harton s’est bien sûr isolée, prenant congé de son travail dans un salon funéraire. Depuis mars 2020, par le boulot, la COVID-19, Odette Harton connaît : elle accueille les familles de gens tués par le virus, et ces familles sont nombreuses.

Pendant deux semaines, ç’a donc été l’enfer. Se lever du lit pour aller boire un verre d’eau ? « Un effort surhumain : je dois m’accrocher au comptoir et, quand je retourne me coucher, c’est comme si je venais de courir un 10 km… »

Pendant ces deux semaines, l’ambulance est venue deux fois. Les deux fois, on lui a dit que ça allait passer.

« Le vendredi 5 février, je n’en pouvais plus. J’ai dit à mon chum : “Tu m’emmènes aux urgences, là, là !” »

Premier arrêt : l’hôpital de Verdun.

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Rassurez-vous, c’est une belle histoire.

Pas de pathos, pas de scandale ni rien. Juste l’histoire d’une femme de 58 ans qui n’était pas allée à l’hôpital en 50 ans et qui, le 5 février, a dû se résigner à l’idée d’en visiter un, gracieuseté de « la boule avec des clous », comme Odette Harton désigne le coronavirus…

Et qui a été soufflée par la qualité des soins qu’elle a reçus, là-bas, au cinquième étage de l’hôpital Notre-Dame (où Verdun l’a transférée). Enfin, pas juste à Notre-Dame… De la clinique de dépistage aux ambulanciers, en passant par Notre-Dame : service cinq étoiles…

Elle a dit à la Dre Marie-Michelle Bellon, sa médecin, qu’il fallait que ça se sache, qu’on prend bien soin des gens. Mme Harton a écrit une lettre, et la Dre Bellon me l’a fait parvenir. Extrait : « Dès mon arrivée, on me reçoit avec ces mots : “Bonsoir, Mme Odette, nous vous attendions…” Je me suis dit : “Coudonc, est-ce que je suis au Ritz, c’est sur la même rue, la rue Sherbrooke, est-ce qu’ils se sont trompés ?” On me place dans une vaste chambre avec vue sur le parc La Fontaine… »

Diagnostic : pneumonie provoquée par la COVID-19.

Les cinq jours à Notre-Dame ont été pénibles – piqûres partout, tubes partout –, mais Odette Harton n’a pas eu à être transférée aux soins intensifs, son corps a tenu le coup. Ce qui l’a frappée, émue, même, c’est l’extrême gentillesse du personnel, dans toutes les interactions avec elle, dans toutes les interactions avec les autres patients de l’unité COVID-19 du cinquième étage du vieil hôpital Notre-Dame : « Je sais que c’est difficile à croire… Mais mon séjour à l’hôpital a été fantastique. »

De son lit, Mme Harton pouvait entendre la patiente de la chambre d’à côté gémir ; « elle souffrait plus que moi », dit-elle. « Mais j’entendais aussi tous les encouragements qu’on lui donnait, les bons mots. Je l’ai même entendue rire, quand le personnel lui remontait le moral… »

Mme Harton insiste sur le thème de la gentillesse : elle me redit combien elle a apprécié la parole rassurante, le geste de compassion, la main qu’on lui a prise pour lui dire que ça se passait bien.

Quand on ne sait pas si « la boule avec des clous » va nous tuer, ces petits gestes, ces petits riens, qui ne relèvent pas de la médecine, sont d’une immense importance.

« Ils étaient toujours rassurants. Tout le monde demandait de mes nouvelles. Les infirmières, les préposés aux bénéficiaires. Les gens du ménage. Tous prenaient la peine de me parler. Gentils, avenants, et de bonne humeur. Les médecins m’expliquaient tout. Je sonnais, quelqu’un arrivait dans la minute… »

Mais elle sait, pour avoir parlé avec le personnel, « les anges », qu’ils sont fatigués : « Ils sont fatigués, mais ils ne le montrent pas. Même si certains d’entre eux ont contracté le virus. Ils ont hâte que ça finisse. »

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Elle a beaucoup échangé avec le personnel, avec tous les corps de métier sur ce front où on l’a soignée : « Ils ont peur d’une nouvelle vague, mais je vous le dis : ils sont fiers de ce qu’ils font. Ils sont là pour les bonnes raisons… »

Odette Harton ne voyait pour ainsi dire pas leurs visages, juste leurs yeux. Les visages étaient bien sûr masqués, protégés par des visières, si bien que, parfois, Odette Harton ne savait pas qui était quoi, de l’autre côté du masque et de la visière : infirmière ou préposée aux bénéficiaires ? Pas grave, la chaleur humaine ne résistait pas à ces barrières…

« Ils viennent de partout dans le monde, me dit-elle, admirative. J’ai entendu des accents qui m’ont fait voyager, du Maghreb, d’Haïti. Peut-être que c’était les pilules, mais ça me réjouissait ! »

En sortant de là, Mme Harton a pensé à cette lettre en hommage « à ces gens qui se démènent pour nous tous », lettre qui est tombée dans ma messagerie, que je transforme en chronique. Je l’ai lue avec le même ravissement qu’un chat qui trouve un rayon de soleil bien chaud où faire une sieste en milieu d’après-midi…

Sa lettre finissait sur ces mots : « Je suis maintenant de retour à la maison, en convalescence, dans l’espoir d’une guérison complète. Je remercie le ciel de m’avoir mise dans les mains de vos anges, monsieur Legault. Il faut le vivre pour savoir à quel point ce sont des héros, on ne le dira jamais assez… »

Au bout du fil, Odette Harton est un moulin à paroles. Elle a tant à dire. Mais après six minutes de conversation, je la sens essoufflée. Effet secondaire de son infection, me dit-elle. La fatigue l’accable encore.

Bon dimanche, madame Harton, et prompt rétablissement !

DANS UNE ZONE COVID PRÈS DE CHEZ VOUS — C’est le titre du blogue de l’intensiviste que j’évoque plus haut, la Dre Marie-Michelle Bellon. Un regard de l’intérieur, tout en pudeur, tout en douceur, comme si vous y étiez. Comme des cartes postales du front.

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