COVID-19 / Chronique

Saisir ces mains haïtiennes tendues

La Journée nationale des patriotes tombe cette année le même jour que la fête du drapeau haïtien. Sacré hasard. Mais beau hasard, au moment où tant de destins québécois et haïtiens sont entremêlés dans nos hôpitaux, dans nos résidences.

Après avoir crié à l’aide, vu l’urgence nationale, pour obtenir « des bras », laissera-t-on à leur sort les demandeurs d’asile, très souvent haïtiens, qui ont été et sont encore en première ligne ?

Le mouvement pour demander la naturalisation des demandeurs d’asile qui travaillent dans les services de santé prend de l’ampleur chaque jour.

La semaine dernière, la députée indépendante (et indépendantiste) Catherine Fournier a déposé une motion pour que l’Assemblée nationale « reconnaisse la contribution des centaines de demandeurs d’asile, majoritairement d’origine haïtienne, œuvrant actuellement comme préposés aux bénéficiaires dans les CHSLD du Québec ». La motion proposait à l’Assemblée nationale de « demander au gouvernement canadien de régulariser rapidement leur statut, dans un souci de reconnaissance du travail accompli durant la crise sanitaire actuelle ».

Le PLQ, QS et le PQ soutiennent maintenant cette initiative. La motion a été rejetée par la CAQ et n’a pas été débattue.

Vendredi, en conférence de presse, François Legault s’est fait demander pourquoi. Il a vaguement répondu que ni Ottawa ni Québec ne voulaient rouvrir le fameux chemin Roxham, par lequel tant de demandeurs d’asile sont passés de l’État de New York au Québec.

Il n’est pas du tout question de ça. Le chemin, en effet, est fermé. Aux dernières nouvelles, depuis le 21 mars, 14 demandeurs « irréguliers » ont été interceptés au Québec, et tous ont été renvoyés aux États-Unis.

Il s’agit de personnes qui sont ici depuis un, deux, trois ans ou plus. Elles attendent une audience pour déterminer leur statut de « réfugié ». Elles ne se qualifient généralement pas au sens de la loi comme réfugiés et risquent la déportation.

Il arrive que des fonctionnaires leur accordent un statut pour des motifs humanitaires. Mais pourquoi les faire attendre plus longtemps dans ce système déjà submergé et retardataire ?

« Ils vivent avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, ils ne savent pas s’ils seront expulsés après la crise », dit le député Frantz Benjamin, de Viau, qui couvre notamment le quartier Saint-Michel.

Il y a deux semaines, il a écrit à François Legault pour qu’il sollicite du fédéral un programme spécial pour les travailleuses de la santé – ce sont surtout des femmes. Il a conclu en citant Vigneault, car selon sa biographie, avant d’avoir été conseiller municipal, avant d’être député, M. Benjamin était poète. Et, à ses yeux, les littératures haïtienne et québécoise ont des traits communs profonds, une sorte de connexion souterraine de quête d’émancipation.

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Le 18 mai 1803, le général Jean-Jacques Dessalines, meneur de la guerre d’indépendance contre la France, déchire le drapeau français. Il en a fait arracher le blanc, et Catherine Flon recoud le rouge et le bleu, qui sont encore les couleurs du drapeau haïtien. 

Au Québec, 31 ans plus tard, Louis-Joseph Papineau et les Patriotes rédigent les 92 résolutions, exigeant un gouvernement responsable et une forme d’indépendance face à l’Angleterre. Les demandes sont rejetées, les Rébellions éclatent en 1837, Papineau est exilé, de Lorimier et 11 autres meurent sur l’échafaud en 1839, en laissant une lettre qui se conclut par « Vive la Liberté. Vive l’Indépendance. »

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La vidéo de Fabrice Vil s’ouvre sur des images de l’école secondaire Louis-Joseph-Papineau, établissement sans fenêtres surnommé « le bunker », dans Saint-Michel. Malgré des pétitions, malgré un projet de réaménagement, l’école est encore ce bloc de béton. La commission scolaire accuse le Ministère, le Ministère accuse la commission.

Et rien n’arrive.

C’est Marchons uni.es, deuxième vidéo de #JeMeSouviendrai, et ce n’est pas par hasard si elle est lancée aujourd’hui, jour des Patriotes, jour du drapeau haïtien.

« On ne se rend pas compte à quel point on est ensemble en temps normal », dit Fabrice Vil.

« La pandémie nous expose à notre interdépendance. Quand on se trouve fortement fragilisés, c’est plus clair que jamais », dit cet entrepreneur social et chroniqueur. Ses parents, immigrants haïtiens, étaient des employés de l’État québécois, lui chez Hydro, elle infirmière.

« Tout dépend des autres. Et là, on réalise à quel point, pour s’en sortir, il faut marcher unis. J’ajouterais : en ne laissant personne derrière. Pour être vraiment unis, il faut reconnaître l’ensemble des personnes qui contribuent. »

Marchons unis est chantée par Valérie Clio, de Québec. Elle reprend en mode mineur le thème de l’hymne national haïtien, La Dessalinienne, avec des paroles d’aujourd’hui.

« Bêchons ensemble », dit la chanson, en écho à l’hymne national : « Pour les aïeux, pour la patrie/Bêchons joyeux, bêchons joyeux. » Ou dans la version originale : « Pou Ayiti onon Zansèt yo/Se pou n sekle se pou n plante […] Se pou n mache men nan lamen. »

On y voit des travailleurs de la santé, mais aussi des employés d’un restaurant cambodgien, Yvon Deschamps et Judi Richards.

« Il y a de l’amertume, il y a de la colère, je ne veux pas d’angélisme, poursuit Fabrice Vil. Il y a une seule ligne en créole dans la vidéo : “Nou pap mouri pou gran mèsi.” Ce qu’on pourrait traduire par : “On ne veut pas risquer notre vie pour une tape dans le dos.” Les gens qui font des sacrifices ne veulent pas juste des remerciements. L’appréciation doit être une considération plus profonde. J’espère contribuer à la fierté de la communauté haïtienne, mais à celle de tout le monde aussi, pour nous projeter dans l’avenir. Je suis capable de me reconnaître dans les histoires de personnes de toutes origines. La vidéo montre majoritairement des personnes issues de l’immigration. Mais elle parle de tout le monde. »

Il y a, comme il dit, un moment unique, une occasion tant de lucidité que de solidarité à saisir.

« J’espère qu’ensemble, on se souvienne, quand les choses vont se calmer, qu’on reste dans cette connexion humaine. »

Comme le dit Frantz Benjamin, le Québec a réussi ses rendez-vous de solidarité avec Haïti par le passé.

Ne ratons pas celui-ci.

C’est le temps de saisir toutes ces mains tendues. Et après, de mieux marcher ensemble. 

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