enseignants… et influenceurs

Menacés de ne plus pouvoir enseigner ou accueillis en vedette ? Ça dépend de l’école. Les enseignants québécois qui se filment en classe et diffusent le tout sur la plateforme TikTok se retrouvent en zone grise, faute d’une politique commune à tous les centres de services scolaires. Une enseignante de Laval l’a appris à ses dépens. un dossier de megan foy

Ces profs qui influencent

Menacée de ne plus pouvoir enseigner

Menacés de ne plus pouvoir enseigner ou accueillis en vedette ? Ça dépend de l’école. Les enseignants québécois qui se filment en classe et diffusent le tout sur la plateforme TikTok se retrouvent en zone grise, faute d’une politique commune à tous les centres de services scolaires. Une enseignante de Laval l’a appris à ses dépens.

Une prof suppléante a failli ne plus pouvoir enseigner dans les écoles publiques de Laval. Ses publications sur TikTok, qui ont été filmées pour la plupart sur son lieu de travail, manquaient de professionnalisme, selon sa direction.

« Allô ! Je suis prof de 6e année, puis j’aimerais vous partager mon truc pour la gestion de classe qui marche à tous les coups ! »

C’est le genre de phrase que Mélanie, alias Smarties sur TikTok, prononce au début des dizaines de vidéos qu’elle publie sur son compte pour interpeller ses abonnés. Elle nous a demandé de ne pas publier son nom de famille pour limiter l’impact de son témoignage sur sa carrière.

En plus de son contrat au centre de services scolaire de Laval (CSSDL), l’étudiante au baccalauréat en enseignement préscolaire et primaire publie sur TikTok des idées d’activités pour les élèves, des trucs de gestion de classe et des trouvailles de matériel pour les enseignants.

Dans plusieurs de ses vidéos, on la voit montrer sa tenue du jour en se tenant devant son téléphone, dans sa classe. Dans une autre, elle filme les centaines de copies qu’elle a à corriger pendant sa semaine de relâche. Elles sont tournées, pour la majorité, dans son local d’enseignement. Les enfants sont présents dans la classe dans une seule des vidéos diffusées. On entend leurs voix et leurs rires, mais on ne les voit pas.

Un manque au code d’éthique 

À la fin du mois de mai, Mélanie a été conviée à une rencontre d’évaluation avec la direction de l’école où elle effectuait un contrat d’enseignement depuis novembre.

Pendant cette rencontre, la direction de l’école a indiqué à la jeune suppléante que des publications sur son compte TikTok ne respectaient pas le code d’éthique et de professionnalisme associé à l’une des compétences évaluées.

Parmi les faits reprochés à Mélanie : un manque de transparence, car elle n’avait pas communiqué à son employeur le fait qu’elle publiait du contenu sur TikTok.

Mélanie raconte avoir commencé à faire des vidéos de son quotidien d’enseignante de façon plus fréquente en avril.

La direction de l’école a donc fait la recommandation que la jeune prof soit retirée de la liste d’enseignants admissibles à travailler au CSSDL.

« Il n’y a pas eu vraiment place à la discussion, dans le sens où j’ai essayé de défendre mon point, j’ai essayé de collaborer. Je ne voulais vraiment pas mettre de l’huile sur le feu », a insisté Mélanie, qui n’avait jamais eu d’avertissement ou d’autre évaluation par le passé.

« Ça m’a vraiment détruite », a-t-elle confié à La Presse.

La recommandation de l’école devait être par la suite appuyée, ou non, par le Service des ressources humaines du CSSDL.

Soulagement, mardi, Mélanie a ouvert sa boîte courriel pour y découvrir que la décision avait été rendue. Une lettre en date du 5 juillet du CSSDL l’informait qu’elle pourrait continuer à y travailler.

« L’enseignante a fait l’objet d’un processus d’évaluation, comme toute nouvelle enseignante, et des forces et des points d’amélioration lui ont été signifiés », a précisé le CSSDL dans un courriel envoyé à La Presse.

« Nous intervenons lorsque ces publications ne respectent pas les règles de confidentialité, d’éthique et de sécurité ou qu’elles nuisent à l’enseignement des élèves », a précisé l’organisation dans ce même courriel.

Ce cas d’enseignante sur TikTok n’est pas unique. De façon générale, le CSSDL note qu’il peut arriver que certaines situations soient portées à son attention en lien avec le phénomène.

Mélanie assure ne jamais avoir eu de commentaires négatifs de la part de parents sur son contenu.

Le Regroupement des comités de parents autonomes du Québec, qui chapeaute le comité de parents de Laval, affirme de son côté ne jamais avoir reçu de plaintes de parents liées à ce genre d’évènements.

Pas la seule

Mélanie, pour qui il s’agissait de son premier contrat à vie, avait par ailleurs été recommandée par l’enseignante qui avait dû être remplacée elle-même. Elle assume la totale responsabilité des vidéos qu’elle a publiées et respecte la recommandation que l’école avait faite au CSSDL.

« On ne m’a pas dit [quand je suis arrivée] que les réseaux sociaux étaient interdits, sinon, bien évidemment que je n’aurais pas agi de la sorte, je ne voulais pas mal faire. »

— Mélanie, enseignante

Nulle part, elle ne fait mention de son nom, de l’école où elle travaille ou de la ville où elle habite, dit-elle.

En début de semaine, Mélanie a publié des vidéos explicatives sur son compte TikTok pour sensibiliser les enseignants au sujet des répercussions des publications sur les réseaux sociaux.

Mercredi, la publication a atteint près de 300 000 visionnements. Depuis, elle a reçu des dizaines de témoignages d’enseignants qui ont vécu une situation similaire à la sienne.

« Je pensais être vraiment seule. Il y en a vraiment plus que ce qu’on pense », a-t-elle soulevé.

D’autres enseignants présents sur le réseau social soulignaient pourtant n’avoir jamais eu de problème avec leur employeur.

Mélanie se demande si des règles claires seront instaurées.

« C’est tout nouveau. Ça laisse place à l’interprétation. […] On ne peut pas deviner ce qu’on a le droit et ce qu’on n’a pas le droit si on ne sait pas ce qu’il faut faire », indique l’enseignante, qui a toujours rêvé d’exercer le métier.

De nombreuses écoles de pensée

Des dizaines d’enseignants québécois publient des vidéos filmées dans leur milieu de travail sur TikTok. Mais à ce jour, il existe autant de façons d’y réagir qu’il existe d’écoles.

« La directrice m’avait dit, c’est soit que tu fermes ton TikTok, soit que tu perds ta job », raconte Juliette Coulet, alors suppléante au centre de services scolaire de la Pointe-de-l’Île (CSSPI), à Montréal. Elle affirme avoir contacté son syndicat par la suite.

« Après ça, j’ai été dans une autre école [du CSSPI], et la directrice me vantait, adorait ça et tripait vraiment », ajoute l’enseignante, toujours étudiante au baccalauréat en enseignement préscolaire et primaire à l’UQAM.

« On a une star parmi nous ! », aurait même dit cette même directrice, se remémore Mme Coulet.

Lors de son premier stage, Mme Coulet a publié une vidéo tirée de son quotidien d’enseignante sur TikTok, qui a généré plus de trois millions de visionnements. Elle n’avait pas averti son employeur qu’elle faisait du contenu sur la plateforme.

Cette vidéo mettait en scène une interaction comique entre elle et un élève, sans jamais que l’élève en question y apparaisse.

« On entendait juste leur voix et on ne pouvait pas les reconnaître. Les élèves qui commentaient et qui reconnaissaient quelqu’un, je supprimais les commentaires », justifie Mme Coulet.

Sur son compte au nom de « Madame Juliette », elle publie occasionnellement du contenu associé à son travail en éducation, mais aussi des moments tirés de sa vie personnelle.

La jeune enseignante assure n’avoir reçu aucun commentaire négatif de la part d’un parent.

« On n’a pas tant de directives. Les profs qui ont un poste en ont plus, mais les suppléantes comme moi, on ne savait pas trop ce qu’on avait le droit de faire. »

— Juliette Coulet, enseignante

Selon le ministère de l’Éducation, il n’existe pas de politique commune à tous les centres de services scolaires quant à l’utilisation personnelle des réseaux sociaux.

« Ces politiques relèvent de la gestion locale, les centres de services scolaires et les établissements étant les employeurs », indique le ministère de l’Éducation dans un courriel envoyé à La Presse.

Selon la politique de l’utilisation des médias sociaux du centre de services scolaire des Sommets en Estrie, que l’on trouve en ligne, « l’utilisation des médias sociaux à des fins personnelles est proscrite sur les heures de travail ». Même chose du côté du centre de services scolaire De La Jonquière. D’autres centres de services scolaires sont moins précis.

Un contenu encadré

Sylvain Duclos est enseignant en mathématiques en première et deuxième secondaire à l’école secondaire Beaurivage, au centre de services scolaire des Navigateurs (CSSDN), dans Chaudière-Appalaches.

« Je pense qu’au départ, si j’avais demandé à mon employeur si je pouvais m’afficher sur les réseaux pour parler d’éducation, il aurait probablement été réticent », croit l’enseignant, qui cumule 43 000 abonnés sur TikTok.

M. Duclos publiait d’abord des vidéos à caractère pédagogique sur sa chaîne YouTube, pendant la pandémie. « J’ai vu qu’il y avait vraiment un intérêt des gens, des jeunes, mais aussi des parents pour entendre parler de choses différentes en éducation », explique-t-il.

Il a donc lancé sa chaîne TikTok à vocation éducative en 2022. Au départ, M. Duclos n’avait pas nécessairement l’appui de ses collègues.

« Ça a continué vraiment parce qu’il y avait une bonne réaction de la part des gens, et beaucoup de la part des jeunes enseignants », estime M. Duclos, qui prend très au sérieux le devoir de loyauté envers son centre de services scolaire.

Depuis, il n’a que de bons mots de la part de son employeur, qui communique avec lui dans le cas où le contenu d’une vidéo serait trop ambigu.

« J’ai un code professionnel sur la façon dont je travaille en ligne. Mes propos n’impliquent jamais mon employeur, je n’ai jamais d’anecdotes qui permettraient d’identifier des élèves, et je reste très professionnel lorsque je vulgarise et commente divers enjeux, comme ceux liés à la grève », résume-t-il.

Des avantages 

Juliette Coulet croit qu’il y a plusieurs avantages à être présente sur la plateforme TikTok en tant qu’enseignante. D’après elle, cela lui permet de conscientiser ses élèves à la cyberintimidation, de créer une communauté pour les enseignants, mais aussi de connaître les nouvelles tendances sur les réseaux sociaux.

« Des fois, il y a des choses troublantes qu’on voit sur TikTok, et quand j’entends mes élèves en parler, je peux faire un appel à tous », estime-t-elle.

Sylvain Duclos émet toutefois quelques réserves sur les vidéos qui impliquent une interaction avec des jeunes, qu’on les voie ou non.

« Moi j’ai un malaise avec ça, sincèrement », avoue M. Duclos. « J’ai déjà dit à plusieurs collègues sur les réseaux que, pour moi, ça ne passait pas », ajoute-t-il.

Il est d’avis que malgré leur caractère drôle ou même touchant, ces vidéos n’ont pas nécessairement leur place, surtout lorsqu’il pense au manque de temps en classe décrié par les enseignants.

Invitée à discuter de l’enjeu, la Fédération des comités de parents du Québec a préféré « ne pas commenter à ce stade, n’ayant pas reçu d’appels de parents à ce sujet et n’ayant pas discuté de cela avec [leurs] membres ».

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