Franchir la ligne

La ligne de parti a mauvaise réputation.

Elle symbolise la figuration des députés et la vacuité des débats. Mais l’inverse est aussi vrai, comme le démontre le départ de Sylvain Roy du Parti québécois (PQ).

Parfois, les députés eux-mêmes sont les premiers à réclamer un respect minimal de la ligne, au nom de la solidarité et de la cohérence.

C’est ce qui s’est passé avec le député de Bonaventure.

Trop de fois, il a dit le contraire de ses collègues. Il a regretté que la course à la direction soit trop axée sur les villes et les banlieues, il a douté de Paul St-Pierre Plamondon après son élection à la direction du parti et il a critiqué en public l’imposition de la loi 101 au cégep. Et ce, sans prévenir ses collègues et sans même participer au débat à ce sujet en caucus. Pourtant, il était porte-parole du dossier.

Quand sa collègue gaspésienne Méganne Perry Mélançon a déploré l’été dernier l’invasion de touristes irrespectueux, M. Roy l’a contredite, sans préciser qu’il possédait un terrain de camping, et profitait donc de cette manne.

Comme l’a résumé la présidente du caucus péquiste, Véronique Hivon, son départ est un « soulagement mutuel ». « Le lien de confiance était brisé. La situation était devenue intenable. J’aurais préféré un divorce à l’amiable, mais il fallait tourner la page », a-t-elle confié.

Venant d’une députée reconnue pour sa bienveillance, cela a des allures d’euphémisme…

Du point de vue de Sylvain Roy, c’est le parti qui s’égarait.

Il m’a raconté être déçu du « clientélisme » de son nouveau chef, obsédé selon lui par les calculs stratégiques.

Il a encore au fond de la gorge le rapport de M. St-Pierre Plamondon qui prônait en 2017 de repenser le PQ, un parti selon lui « figé et vieillissant ». Reste que ce vieillissement est un fait objectif et que plusieurs autres rapports avaient déjà dit la même chose.

Ses frustrations remontent à plus loin. Le flirt avec Québec solidaire, entamé il y a quelques années, lui déplaisait. Il s’estimait de moins en moins libre d’exprimer sa dissidence. Et il sentait dans son cou le souffle de l’avocat et ex-journaliste Alexis Deschênes, pressenti pour le remplacer.

Quand le chef St-Pierre Plamondon a suggéré aux syndicats de ne plus passer par lui pour parler de la réforme du Code du travail, M. Roy y a vu la « goutte qui fait déborder le vase ».

Mais aux yeux des collègues, ce fut plutôt le prétexte cherché depuis longtemps.

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A priori, le départ d’un député reste une nouvelle mineure. Mais avec M. Roy, il y a plus. C’est aussi l’histoire du déclin du PQ, et d’un homme changé par la maladie.

J’avais couvert les débuts en politique de M. Roy à Bonaventure en novembre 2011. Il était candidat à l’élection partielle pour succéder à la démissionnaire Nathalie Normandeau.

Ex-travailleur forestier, prof de sociologie au cégep de la Gaspésie et des Îles, il détonnait par son idéalisme. Il m’expliquait que la souveraineté équivalait à l’ultime étage de la pyramide de Maslow. La grande « actualisation du soi-collectif ».

Après une défaite en 2011, M. Roy a gagné en 2012. Il a survécu aux deux élections suivantes.

Le PQ avait sacrifié beaucoup pour garder cette circonscription. En 2013, Pauline Marois a englouti 350 millions dans Ciment McInnis, un projet très polluant que la famille Bombardier ne voulait pas lancer sans aide publique.

Au nom de la solidarité de parti, des députés péquistes environnementalistes ont défendu le projet. De voir aujourd’hui le député de Bonaventure partir leur laisse un goût amer.

Quand M. Roy soignait un cancer de la gorge en 2018, ses collègues se sont relayés pour faire la campagne à sa place.

Depuis que l’homme de 56 ans a retrouvé la santé, il ressent l’urgence de dire ce qu’il pense, sans compromis. « Je ne veux pas en laisser passer », m’a-t-il confié lundi.

Ses collègues, eux, se sentent trahis.

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M. Roy m’assure ne pas rester amer. « On devrait pouvoir débattre sans s’en vouloir », dit-il. Il s’entend bien aussi avec des députés rivaux – il a accueilli un solidaire en vacances dans sa région, et a pêché avec un caquiste.

Et à titre de député de l’opposition, il essaie d’entretenir de bonnes relations avec le gouvernement pour faire avancer ses dossiers. Par exemple, il a réussi en avril à faire ajouter la maladie de Lyme aux maladies professionnelles.

L’été dernier, le premier ministre François Legault l’avait rencontré dans Bonaventure. Il en avait profité pour publier une photo sur les réseaux sociaux. Ce n’était pas tout à fait innocent – les caquistes étaient au courant de ses mésaventures.

M. Roy évalue à « 50 % » la probabilité qu’il se présente aux prochaines élections. Ses chances comme indépendant sont faibles. Ira-t-il à la Coalition avenir Québec (CAQ) ? Il ne veut pas commenter. Mais il s’empresse de critiquer la vision « urbano-centriste » des caquistes, révélée selon lui par le tunnel Québec–Lévis.

Depuis 2012, la CAQ s’est défaite de son statut de « parti du 450 ». Elle s’étend partout en région, alors que le PQ perd du territoire. Il est désormais cantonné dans l’est du Québec, à l’exception des circonscriptions de Joliette et de Jonquière.

C’est cela qui transforme cette petite nouvelle politique en évènement. La défection de M. Roy équivaut à une réduction de plus de 10 % du caucus péquiste. Le parti de René Lévesque n’a plus que sept élus, soit trois de moins que Québec solidaire.

Avec la menace de son départ, M. Roy pouvait déstabiliser ses collègues. Aujourd’hui, ils s’en trouvent à la fois soulagés et affaiblis.

Autant pour eux que pour lui, c’est une histoire qui finit tristement.

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