Je ne sais pas si tu t’en souviens

« J’aimerais tant la retrouver », m’avait-il dit.

C’était il y a deux semaines. Je racontais dans cette chronique l’histoire d’Adis Simidzija, enfant de la guerre devenu auteur, éditeur et doctorant en littérature, qui rendait hommage à l’enseignante de francisation de ses 9 ans, à Trois-Rivières.

Il ne se souvenait pas de son nom. Mais il se souvenait de sa bienveillance. Il voulait la revoir pour la remercier. Et lui offrir les meilleurs baklavas du monde – ceux de sa mère.

Les lecteurs s’imaginent parfois que nous avons une armée de recherchistes sous nos ordres. Ce n’est pas le cas en presse écrite. Nous sommes nos propres recherchistes.

Mais dans ce cas, nul besoin d’une grande enquête à la Deuxième chance. La recherche s’est avérée fructueuse rapidement. Un coup de fil au centre de services scolaire du Chemin-du-Roy, dont relève l’école primaire Saint-Philippe, fréquentée par Adis. Quelques informations croisées d’anciens camarades de classe. Une photo d’Adis à 9 ans montrée à l’enseignante. Et le tour était joué. En quelques jours, j’ai pu retrouver Jasmyne Savard, la professeure qui a fait découvrir à Adis le pouvoir magique des mots.

Accepteriez-vous que l’on organise des retrouvailles virtuelles ?

Jasmyne était à la fois touchée et étonnée que son ancien élève, dont elle gardait un bon souvenir, veuille la remercier.

« Je n’ai fait que mon travail. »

Ils se sont reparlé pour la première fois en plus de 20 ans, jeudi. Vous dire comme c’était émouvant…

Ce devait être des retrouvailles par Zoom, pandémie oblige, suivies d’une photo prise dehors, dans le respect des consignes sanitaires. Mais le Zoom de Jasmyne nous a fait des misères. Ni son, ni image, ni rien. Après quelques essais infructueux, nous nous sommes finalement rabattus sur le téléphone, en mode haut-parleur, tandis que je voyais Adis à l’écran devant moi fondre en larmes en entendant la voix de son enseignante.

Au début de la rencontre, il l’appelait « madame » et la vouvoyait. Mais très vite, l’enseignante a invité son ancien élève à abolir cette distance entre eux. « Tu m’appelais Jasmyne à l’époque et tu me tutoyais. Ce que je te permets de faire encore aujourd’hui, mon grand ! »

Elle l’a appelé « mon grand » comme quand il était petit. Pendant quelques instants, nous étions de retour en 1998. Il était un petit réfugié bosniaque traumatisé de 9 ans. Elle était cette douce enseignante de 38 ans qui lui tendait la main.

Elle n’a pas reconnu sa voix, ça va de soi.

« C’est sûr que ça a mué depuis ce temps où j’étais ce petit garçon que vous avez accueilli… »

Il voulait donc lui dire merci. Et pour cause.

« Jasmyne, tu as été la première à me dire que je pouvais me tromper. C’est ce qui m’a beaucoup marqué. Tu m’as accueilli dans ta classe. Je ne sais pas si tu t’en souviens, mais pour moi, c’était vraiment marquant. Petit enfant qui ne sait pas parler, qui arrive dans une classe sans trop savoir où il est. Et on l’accueille en lui disant : tu peux faire des erreurs. »

Elle s’en souvenait, et comment…

Mais elle ne cessait de répéter humblement qu’elle n’avait fait que son travail avec Adis et tous ses élèves en francisation.

« C’était mon travail de vous accueillir le mieux possible. Au début, je vous voyais tellement désemparés, effrayés. On communiquait par signes seulement. J’essayais de vous sécuriser, de vous mettre en confiance. »

— Jasmyne Savard

Pour y arriver, l’enseignante tentait d’encourager ses élèves avec bienveillance, sans trop les couver pour autant. « Je vous trouvais déjà très courageux de quitter vos parents, de venir à l’école, sans comprendre ce qui se disait. Si j’avais pu, je vous aurais tous pris dans mes bras, je vous aurais serrés très fort. Mais ça n’aurait pas été efficace pour vous aider à vous débrouiller un tant soit peu. »

Elle savait que c’était mission accomplie quand elle voyait les yeux des enfants s’illuminer à son arrivée en classe.

L’apprentissage ne se faisait pas à sens unique, a tenu à souligner Jasmyne. « J’ai aussi beaucoup appris de chacun de mes élèves nouveaux arrivants. Quand ils maîtrisaient un peu mieux la langue, ce qui se faisait assez rapidement, je les faisais parler de leur pays d’origine. »

Cela contribuait à créer un climat de confiance. Les élèves savaient qu’ils pouvaient tout dire à Jasmyne et qu’ils seraient écoutés. « Ils me racontaient des anecdotes, tantôt joyeuses, tantôt plus graves, mais chaque fois, c’était bénéfique pour eux. »

L’espace rassurant que l’enseignante a su créer a donné des ailes à Adis. « Ça m’a suivi toute ma vie. Mon parcours n’a pas toujours été facile. Mais c’est toujours resté en moi. »

L’enseignante était fière et émue de voir tout le chemin parcouru par cet enfant devenu grand. Il ne parlait pas un mot de français à son arrivée au pays. Et voilà qu’il était auteur, doctorant en littérature et fondateur de l’organisme Des livres et des réfugié.e.s, qui utilise la langue française et la culture comme vecteurs d’intégration.

« C’est une belle réussite. Mais le mérite n’en revient qu’à toi, Adis ! Je n’ai pas grand-chose à voir avec ça. Si tu dis que cela t’a permis de faire quand même un bout de chemin, je n’ai pas de mots pour exprimer juste combien je suis touchée par ton témoignage. »

Jasmyne était particulièrement heureuse d’apprendre qu’Adis avait publié un recueil de poésie, elle qui adore faire étudier la poésie à ses élèves du secondaire.

« La poésie a toujours été quelque chose d’important pour moi. C’est le langage des émotions. Que tu aies pu mettre des mots sur des sentiments qui t’ont habité longtemps… Je suis contente de voir ça, même si je n’ai rien à voir là-dedans ! »

L’élève n’était pas d’accord sur ce « rien ». « Ç’a commencé quelque part, cet amour de la langue française… »

Et ça se poursuit. « J’aimerais qu’un jour, lorsque ce sera possible, tu viennes dans l’un de mes ateliers littéraires pour voir le prolongement de ce que tu as réussi à créer… »

Il l’a remerciée d’avoir accepté cette invitation. Il a eu le sentiment que ça réparait quelque chose en lui. « Le petit enfant un peu brisé en moi est rassuré. »

Madame Jasmyne avait désormais un nom, un visage. Ce n’était plus juste un souvenir d’enfant délavé par le temps.

« Ça m’a fait du bien de te voir, Jasmyne…

— Merci, Adis. Ça m’a fait du bien à moi aussi. Je serais honorée de vous rencontrer, toi, ta mère… et ses baklavas !

— On fera un plat complet juste pour toi ! »

Ils se sont entendus sur une soirée « livres et baklavas » post-pandémie.

Un seul baklava suffira, a dit Jasmyne. Elle avait toutefois une autre demande spéciale.

« Tu me donneras un cours pour que je puisse faire des appels Zoom sans tracas ? Visiblement, c’est maintenant moi, l’analphabète ! »

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