Khiêm, terres maternelles

Trois générations de femmes,
entre Montréal et le Viêtnam

« Quand la plus vieille racine d’un arbre meurt, la plus jeune mûrit. C’est ainsi que la nature progresse, par générations. »

Les grands-mères ont toujours dans leur manche une parole de sagesse pour ceux qui tendent l’oreille. Celle de Djibril et de Yasmine Phan Morissette ne fait pas exception. Ces frère et sœur montréalais se sont d’ailleurs inspirés des écrits de leur grand-mère Khiêm pour raconter sous forme de bande dessinée l’histoire de leur famille d’origine vietnamienne. Ainsi est né Khiêm, terres maternelles, un album touchant sur le pouvoir et – le devoir – de transmission entre les générations. On y rencontre Khiêm, Trang et Yasmine, trois femmes d’une même lignée, trois branches d’un même arbre, mais dont la vie est marquée par des drames et des questionnements bien différents.

« Le projet est né lorsque ma mère a décidé de traduire en français les mémoires de ma grand-mère, explique l’illustrateur Djibril. Elle est décédée avant notre naissance et ces textes ont été pour nous un lien direct avec elle. »

Le tandem a découvert dans ces écrits une « femme forte, résiliente et débrouillarde, qui était prête à faire des choses difficiles par amour », estime Yasmine, qui a signé le scénario. En se penchant sur l’histoire de cette grand-mère ayant grandi dans un Viêtnam en guerre, les bédéistes de 26 et 24 ans ont pu explorer leur histoire familiale, marquée par plusieurs déplacements, notamment l’immigration au Québec de leur mère Trang, alors qu’elle n’était qu’une adolescente. Adoptée par un couple de Québécois, il lui a fallu du temps pour trouver sa place, tiraillée entre ses deux identités.

« Je me suis beaucoup interrogé sur la question de la transmission, explique la scénariste. À chaque épisode, je me demandais ce qu’une mère voudrait que sa fille apprenne des expériences du passé. »

« J’ai réalisé la ligne directe qui existe entre les générations précédentes et moi. J’ai une plus grande gratitude pour les sacrifices que ma mère et ma grand-mère ont faits, mais je ressens aussi une grande responsabilité : celle de récolter le fruit de tous ces sacrifices. La rédaction de l’album m’a aussi appris à mieux assumer mon identité. »

— Yasmine Phan Morissette

On le comprend aisément à la lecture du dernier chapitre, alors que la jeune femme se met elle-même en scène, notamment lors d’un voyage au Viêtnam et d’un séjour en Californie pour renouer avec la famille.

Diversifier la conversation

Nés d’une mère vietnamienne et d’un père québécois, les deux bédéistes reconnaissent aussi que le fait d’être des immigrants de deuxième génération leur donne une liberté de parole que leurs prédécesseurs n’ont pas vraiment eue. « On a grandi à Montréal-Nord, comme notre père ; on ne peut pas nous questionner sur le fait qu’on est québécois, lance Djibril. Ça nous donne le privilège de pouvoir prendre la parole sur des sujets plus délicats, comme de nous exprimer sur la société d’accueil. On a le recul nécessaire pour le faire. Le tabou n’est plus là et la charge émotionnelle est moins grande pour nous. » « Je crois aussi qu’on a le devoir de diversifier la conversation, d’apporter une voix différente », ajoute sa sœur.

Avec cet album intimiste, l’illustrateur Djibril signe son projet le plus personnel, et celui dont il est le plus fier, dit-il. Il faut dire qu’il est davantage connu pour son travail chez Marvel (The Ultimates, X-Men Gold, Wolverine) ainsi que pour sa série Glitterbomb.

« D’habitude, je dessine des superhéros et là, j’ai dessiné ma mère, ma sœur et même moi en train de pleurer. Pour cet album, j’étais hyper conscient de chaque ligne que je dessinais, conscient que la BD aurait une portée dans notre famille. Visuellement, mon style est très différent… »

— Djibril Phan Morissette, illustrateur

Ici, le trait se fait aérien ; les visages prennent toute la place qui leur revient dans les cases qui couvrent souvent des pages entières.

Les émotions peuvent donc jaillir sans encombre. Car peu importe que nos racines fouillent depuis longtemps la terre du Québec ou qu’elles soient nouvellement implantées, l’histoire de ces trois femmes résilientes reste bouleversante. Elle nous renvoie à nous-mêmes et aux trous qu’on laisse béants dans notre passé familial. « J’ai réalisé que plusieurs personnes ne connaissent pas grand-chose à l’histoire de leur famille. C’était aussi mon cas. Maintenant, j’ai le goût d’explorer l’autre côté de ma famille, soit l’histoire de mon père », dit Yasmine Phan Morissette.

« Avec le confinement, le moment est bon pour découvrir d’où on vient… », ajoute son frère.

Khiêm, terres maternelles

Djibril et Yasmine Phan Morissette

Glénat

202 pages

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