Carte blanche à Mariana Mazza

Grouille ou rouille

Avec leur plume unique et leur sensibilité propre, des artistes nous présentent, à tour de rôle, leur vision du monde qui nous entoure. Cette semaine, nous donnons carte blanche à Mariana Mazza.

Samedi 9 avril 2022. Rouyn-Noranda. Dans un petit café, avant de reprendre la route vers Val-d’Or. Il n’y a pas de table libre pour Steeve, mon directeur de tournée, et moi. Il y a deux petites chaises sur le bord de la fenêtre, sur une tablette qui donne sur la rue, où un couple de septuagénaires prend un café. Je me dis que ce n’est pas l’idéal, mais je ne suis pas capricieuse. Je m’assois à côté de la femme et lui souris. Elle me regarde avec ses yeux délicats qui m’expriment un étonnement. « Oui, c’est bien moi.» Son mari me dit qu’il ne s’attendait pas à me voir ce matin. Je lui ai répondu que je ne m’attendais pas non plus à le voir ce matin.

« On ne vous dérange plus. »

« Bien, voyons, vous ne me dérangez pas. Comment vous vous appelez ? », que je leur demande.

Elle se nomme Ginette Ménard. Lui, c’est Laurent Lessard. Ils trahissent la perception qu’on peut avoir d’une personne âgée frêle et lente. Les deux dégagent une lenteur accélérée par l’excès d’énergie et la bonne santé.

Elle me raconte qu’elle a travaillé toute sa vie comme téléphoniste au cégep de l’Abitibi. Elle a adoré son travail, les jeunes, être une femme qui faisait plus d’argent que son mari.

« C’est vrai que tu faisais plus d’argent que moi. Pis ça me dérangeait pas », s’exclame Laurent, les yeux bleus vifs, à la suite des propos de sa femme.

Laurent, 76 ans, a travaillé 45 ans à la Laiterie Dallaire, fondée en 1932.

« Je faisais 35 $ par semaine, moi, madame. »

« Comment vous faisiez pour vivre ? », je lui demande en criant un peu trop.

« La pinte de lait était à 11 cennes, le pain à 18 cennes et le loyer était 65 $ par mois. »

J’avais l’impression de regarder un film d’époque totalement fictif. Plus je tendais l’oreille et j’écoutais leur histoire et plus je me sentais comme une extension de leur vie. Je suis devenue le résultat de leur époque et de leurs efforts collectifs.

En remarquant leur joie d’exister particulière, je leur ai demandé spontanément : « Vous devez avoir eu une belle retraite ? »

« La machine qui nettoie les aliments et les productions avait un défaut de fabrication. Tout ce qui a été fabriqué (lait, yogourt, fromage) avait été foutu. On a tous perdu notre travail et je suis tombé en dépression. »

Je ne savais pas que les hommes de son époque pouvaient assumer le mot « dépression ».

« Je ne peux pas inventer d’autres mots. J’étais à terre. Je le disais pas aux autres. J’avais pas honte, mais je voulais pas en parler particulièrement. »

J’ai vu les yeux de Ginette s’illuminer. Comme si c’était son cue. Son spotlight s’est allumé, elle s’est avancée vers le devant de la scène avec une confiance chambranlante, mais rodée, elle a saisi son micro tout doucement et c’était son moment.

« C’est moi qui l’ai sorti de là. Je n’en pouvais plus de le voir sur le sofa à attendre que la vie passe. Je lui ai dit : grouille ou rouille. Tu vas venir avec moi à mes cours de danse en ligne ! »

Laurent commence à rire, regarde sa femme avec tendresse, lui prend la main, l’embrasse et me regarde avec sincérité en me disant : « La danse en ligne m’a sorti de la dépression. Moi, je détestais danser, mais il y avait des femmes, j’étais heureux. »

Et je confirme qu’il l’était toujours. Ces deux humains nous ont fait le plaisir, à Steeve et à moi, de nous parler pendant près d’une heure et demie. Nous avons tout voulu savoir. Leurs enfants, leurs petits-enfants, la santé, la différence des générations, l’amour, le sexe, tout ce que j’aurais demandé à un revenant d’une autre époque.

Je sentais le privilège que j’avais de pouvoir écouter des histoires, des vraies, qui se sont déroulées quelques années avant mon existence. Ça me touchait. Je sentais que de prendre le temps avec eux me donnerait de l’énergie pour avancer dans mon monde à moi.

« Êtes-vous en résidence pour personnes âgées ? », je leur ai demandé sans tact, sans honte.

C’est Laurent qui a pris les devants.

« Non, même si on a failli. Un jour, une amie nous a dit qu’elle a gagné une fin de semaine dans une résidence. Comme à la loterie. À la place de gagner de l’argent, elle a gagné un séjour dans un CHSLD. Elle nous l’a offert. On n’a pas sauté dessus, mais on voulait savoir ce que c’était. On a aimé ça 15 minutes pis après, on s’est dit qu’on était encore bien à deux, seuls. »

La générosité de ces anecdotes me laissait émue. Je trouvais gentil de leur part de prendre le temps de nous décortiquer leur passé, leurs échecs, leurs joies. J’ai été réellement touchée.

Avant de les quitter, je leur ai demandé si je pouvais prendre une photo avec eux pour la publier. Pour montrer aux gens qui sont mes nouveaux amis de Rouyn.

« J’aimerais mieux t’envoyer une photo de nous à 50 ans. C’est là que j’aurais tout arrêté dans ma transformation physique », me dit Ginette avec un peu de timidité, mais beaucoup d’aplomb.

Je ne peux pas la contredire ni la convaincre. Je ne voudrais pas briser la confiance fragile que je venais de créer avec eux.

Nous leur avons donné un câlin, les avons remerciés et sommes repartis en route vers Val-d’Or, Steeve et moi.

Quand je pense à Laurent et Ginette, je me dis que vieillir est l’étape qui vient après les souvenirs précieux. On peut juste se laisser glisser vers la fin en se disant que le début était majestueux.

Merci, Ginette et Laurent. Vous m’avez fait un grand bien.

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