Avoir plusieurs cordes à son arc

Comment penser une carrière en musique de concert au XXIe siècle, quand on joue d’un instrument rare et encombrant ?

Valérie Milot a un diable, y pose sa grande harpe et la fait rouler jusqu’au coffre de sa voiture. Une fois le hayon ouvert, un matelas déplié, elle y fait doucement basculer la précieuse carcasse.

Mais reprenons du début.

Une petite fille que le piano rend anxieuse prend un jour dans ses bras une harpe celtique. Elle a 10 ans et l’effet est immédiat : Valérie vient de trouver l’instrument qui l’enveloppe et la réconforte.

À 14 ans, c’est le temps de passer à la harpe de concert. Voyant la détermination de l’adolescente, le Conservatoire de Trois-Rivières engage une professeure pour elle. En quelques années, Valérie dompte les 47 cordes et les 7 pédales de la grande harpe, celle qui a assez d’ampleur pour évoquer l’orchestre de la Moldau.

« Maîtriser son instrument, c’est la base de tout, dit Valérie Milot, avant d’évoquer la suite de l’histoire. L’orchestre c’est bien, j’en ai fait beaucoup comme pigiste, mais je n’ai jamais voulu auditionner pour un poste régulier. » En terminant le Conservatoire en 2008, elle se donne plutôt une dizaine d’années pour réussir comme soliste, comprenant vite qu’elle devra créer son propre emploi. Avec un agent de Toronto, elle imagine un concept audacieux, Orbis, un récital donné dans une bulle technologique qui permet à d’autres musiciens de l’accompagner virtuellement, et qui enveloppe chaque musique d’un décor pensé sur mesures.

Après quelques tentatives de tournée plus ou moins heureuses, la harpiste décide de racheter toute la production d’Orbis et de devenir entrepreneure autodidacte de ses propres projets. Endettée mais aux commandes, elle ne regrette rien : « Honnêtement, j’ai connu plus d’échecs que de succès. La frustration de bloquer avant la finale d’un concours international, alors que j’avais l’impression d’avoir donné le meilleur, les difficultés du projet Orbis, puis maintenant la COVID-19 qui me coupe les jambes. Chaque fois, il faut relativiser, s’en remettre et se redéfinir au besoin. »

Son entreprise, Anémone, a deux têtes : l’une à but non lucratif, qui peut obtenir des subventions et des dons pour la création de projets, et l’autre, constituée récemment, qui lui permet désormais de produire ses disques, vidéos et d’autres produits dérivés.

Quand je lui demande comment on peut rejoindre un nouveau public, au-delà du cercle des « mélomanes certifiés », Valérie Milot évoque l’importance évidente d’une présence forte sur le web.

Son site est effectivement magnifique : des photos remarquables, très loin de l’esthétique « gâteau de noces » qu’on pourrait associer à la harpe, des vidéos professionnelles, une plateforme transactionnelle efficace.

Tout ça conçu et alimenté par la harpiste elle-même, qui fait la preuve d’une règle bien connue : « le besoin crée l’organe nécessaire ».

Récemment, un mécène a mis à sa disposition une nouvelle harpe de prestige, faite en Italie par Salvi, mais dont la mécanique est montée aux États-Unis par Lyon & Healy. « Je ne cherchais pas un instrument décoré et luxueux à ce point, mais en l’essayant par hasard, à Chicago, j’ai eu un coup de foudre pour la qualité du son et sa projection. »

C’est cet instrument qu’on entend sur son plus récent disque Solo.

Valérie Milot est infiniment reconnaissante à Roger Dubois, à la tête de l’entreprise Canimex, le même qui a financé les octobasses de l’OSM : il a acquis l’instrument pour elle. Quand je lui demande si la place du mécénat est incontournable en musique classique, elle réfléchit soigneusement avant de répondre, et insiste sur un point : « J’ai construit ma carrière sans mécène. » Elle ajoute que le mécénat est maintenant un apport qui lui permet de créer des projets plus ambitieux, qui génèrent du travail pour d’autres artistes, musiciens ou concepteurs.

Rien ne sera facile pour les prochaines années. Mais la Valérie optimiste s’avance : « si le télétravail s’installe, il me semble qu’après de longues journées passées devant un ordinateur, les gens pourraient retrouver l’envie de se rendre en salle. Il s’y passe quelque chose d’unique, de vrai : sur scène, les musiciens sont à nu, fragiles comme des funambules. C’est beau à voir !  »

La Valérie astucieuse et réaliste explore une nouvelle piste pour se diversifier : sous pseudonyme (que j’ai promis de ne pas dévoiler), elle a mis en ligne ses compositions de musique « utilitaire » (son expression !). « Pas de la musique de concert : c’est vraiment conçu comme une musique d’ambiance, pour créer un décor sonore, pour le travail ou la détente. » Ce projet parallèle lui en apprend beaucoup sur la découvrabilité, et elle songe à lui donner un petit coup d’accélérateur, bientôt.

Vous tomberez peut-être sous le charme de cette harpiste-entrepreneure, de bien des façons.

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