Three Pines touche à des thèmes sensibles

Disparitions et féminicides autochtones, anciens pensionnats – la série produite par Amazon, d’après l’œuvre de Louise Penny, raconte une histoire difficile en ces temps de réconciliation

La série Three Pines aborde des sujets délicats. C’est le moins qu’on puisse dire. Articulée autour d’une affaire de disparitions et d’assassinats – dans l’indifférence policière – de femmes des Premières Nations, sa première saison touche également aux atrocités des pensionnats pour Autochtones.

Bien que Three Pines (en français, Le village de Three Pines) soit inspirée des romans de Louise Penny, ses trames narratives autochtones, elles, n’ont pas été extraites de ses bouquins. L’idée est venue de l’auteure principale de l’adaptation télévisuelle, Emilia di Girolamo.

« Elle est venue au Québec et m’a demandé si c’était correct qu’on aborde ce type de sujets, raconte Louise Penny en entrevue. J’ai trouvé ça génial. J’aurais souhaité avoir cette idée. Mais je ne pense pas que je l’aurais fait aussi bien, ou même que j’aurais osé y toucher. C’est un sujet tellement délicat. J’aurais voulu lui rendre justice, mais sans faire d’appropriation culturelle. Est-ce que j’aurais pu, en tant que femme blanche hyper privilégiée, me mettre vraiment dans la peau d’une famille autochtone perdue, marginalisée et ignorée, qui sent qu’elle n’est pas capable de faire entendre sa voix ? Je ne sais pas… »

Des consultants issus des Premières Nations

La série commence lorsque l’inspecteur Armand Gamache (Alfred Molina) décide d’ignorer les directives des hauts dirigeants du service de police et d’enquêter sur Blue Two-Rivers, une femme de 18 ans qui manque à l’appel depuis 13 mois. En guise de punition, ses patrons l’envoient au village reclus de Three Pines pour élucider la mort suspecte d’une riche personnalité mondaine. Aux troisième et quatrième épisodes, il tente de résoudre le meurtre d’un homme dans un ancien pensionnat pour Autochtones, où d’autres horribles gestes ont été commis lorsque l’établissement était en activité.

Cette dernière intrigue a été concoctée avant qu’on trouve, au printemps 2021, des restes de 215 enfants à l’emplacement d’un ancien pensionnat pour Autochtones à Kamloops, en Colombie-Britannique, et 751 tombes anonymes à proximité d’un ancien édifice du genre en Saskatchewan. En plus de réveiller des traumatismes chez certains survivants, ces macabres découvertes avaient suscité une onde de choc partout au pays.

Après cet évènement, les dirigeants de Left Bank Pictures, la société de production britannique derrière Three Pines, sont « allés chercher davantage de consultants autochtones » pour s’assurer de « bien faire les choses », souligne Louise Penny. Ils ont aussi recruté la scénariste et cinéaste mohawk Tracey Deer pour qu’elle réalise les épisodes épineux.

Avec respect et empathie

L’embauche de Tracey Deer n’est pas passée inaperçue aux yeux d’Elle-Máijá Tailfeathers, qu’on avait contactée pour camper la sergente Isabelle Lacoste.

« Quand ce type d’histoires n’émane pas d’Autochtones, ça peut facilement déraper. Les risques de commettre des impairs sont élevés.  »

— Elle-Máijá Tailfeathers

« Mais aussitôt que j’ai su que Tracey Deer était attachée au projet, ça m’a rassurée, et j’étais 100 % investie, poursuit l’actrice et documentariste, qui appartient au peuple des Kainai. Et quand j’ai épluché le scénario, j’ai remarqué le respect et l’empathie des auteurs. Ils avaient compris l’importance de prendre conseil auprès des personnes autochtones, qui ont pu influencer la façon dont l’histoire était racontée. Et j’espère qu’on pourra continuer de bâtir sur cette façon de fonctionner si jamais il y a une saison 2. »

Elle-Máijá Tailfeathers indique toutefois s’être retrouvée devant « un dilemme moral » lorsqu’est venu le temps de camper une agente des forces de l’ordre canadiennes à l’écran, compte tenu du « riche héritage de brutalité policière envers les Autochtones » au pays.

« Parce que j’ai connu la violence policière, affirme-t-elle. J’ai pu voir la façon dont elle a touché ma propre famille, ma communauté… Mais je reconnais que beaucoup de personnes autochtones exercent le métier de policier et essaient de changer les choses de l’intérieur. Ce n’est pas une tâche facile quand on sait à quel point les systèmes en place sont intrinsèquement problématiques et créent des situations de marginalisation et d’affaiblissement des communautés autochtones. »

Rossif Sutherland, qui incarne le sergent Jean-Guy Beauvoir, est heureux d’apparaître au générique d’une série qui explore des thèmes d’une aussi grande complexité. « Ce sont des sujets dangereux, mais importants. Il faut qu’on en parle, et pas seulement aux nouvelles. Il faut les mettre dans nos histoires, parce qu’avec la fiction, il y a un côté qui peut toucher aux émotions et rallier beaucoup de gens. »

Écouter et apprendre, sans juger

Résidant aux États-Unis depuis plusieurs années, le Britannique d’origine Alfred Molina ne savait « pas grand-chose » des pensionnats pour Autochtones avant d’intégrer la distribution de Three Pines. Il affirme avoir beaucoup appris durant l’aventure.

« Tous les membres des communautés rencontrées ont été généreux. On tournait sur leurs terres. Ils nous ont accueillis les bras ouverts. C’était fantastique.  »

— Alfred Molina

« Dans les livres, Gamache écoute les gens. C’est ce que j’ai voulu faire. Je voulais écouter leurs histoires, comprendre en profondeur ce qui s’était passé. Sans jugement. »

L’arrivée d’une série à grand déploiement comme Three Pines sur Prime Video, la plateforme d’Amazon, réjouit Elle-Máijá Tailfeathers, puisqu’un grand nombre de téléspectateurs pourront mesurer les enjeux qui touchent les communautés autochtones du Canada. « Le simple fait qu’on raconte ces histoires dans une œuvre aussi globale est profondément significatif. C’est fort de sens. »

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