Rhapsodie pour un premier ministre

Is this the real life ? Is this just fantasy ? — Bohemian Rhapsody, Queen, 1975

Faut-il être choqué du fait que Justin Trudeau se soit amusé à chanter Bohemian Rhapsody, du groupe Queen, l’avant-veille des funérailles de la reine Élisabeth II, à Londres ? Suivant les allégeances partisanes, on répondra par l’affirmative ou la négative à cette question.

Ceux qui disent qu’« il n’y a rien là » arguent que le premier ministre ne faisait rien d’autre que se détendre au milieu d’un voyage où son horaire était très chargé. Ceux qui disent que M. Trudeau aurait dû s’abstenir jugent qu’un tel comportement était inapproprié au milieu d’un deuil mondial.

Pour ma part, j’estime en effet que le chef libéral aurait dû tourner sa langue sept fois avant de chanter. Avant d’expliquer mon point de vue sur cette petite affaire, il me faut rappeler que je dois énormément à M. Trudeau. En effet, c’est lui qui m’a nommé au Sénat en 2016. À la suite d’une décision irréfléchie, j’ai démissionné de la Chambre haute trois ans plus tard. Mais cela ne change rien à la reconnaissance que je ressens à l’égard du premier ministre.

On le sait, M. Trudeau a un côté acteur ; cela l’a généralement bien servi, mais il arrive qu’on ait des doutes sur la sincérité des émotions qu’il exprime.

Lorsque Élisabeth II est morte, le premier ministre, ému, a dit que la reine était « une de [ses] personnes préférées au monde » et qu’« elle [lui] manquera énormément ». De toute évidence, la souveraine avait été une précieuse mentore. « J’ai beaucoup de mal à accepter que la dernière fois que je l’ai vue soit la dernière fois », a-t-il ajouté. Bref, M. Trudeau était en deuil. Et c’est comme personne endeuillée, pour exprimer la tristesse de tout un peuple, que le premier ministre s’est rendu dans la capitale anglaise.

Là où le bât blesse

Comment réconcilier la petite fête tenue dans le hall de l’hôtel avec la peine qu’exprimait M. Trudeau quelques jours plus tôt ? Comment accorder la participation enthousiaste du premier ministre à cette séance de karaoké avec le rôle officiel qu’il devait jouer à Londres ? C’est là que le bât blesse.

Bien sûr, il n’est pas facile de résister à la tentation lorsqu’on est accompagné par Gregory Charles, dont l’immense talent n’a d’égal que l’enthousiasme. N’empêche, il aurait été beaucoup plus approprié de chanter God Save the Queen, que M. Charles compte sûrement dans son inépuisable répertoire. On rit, mais justement, ça n’est pas drôle du tout. N’oublions pas : le deuil canadien devait être tellement profond qu’une journée de congé avait été décrétée pour tous les employés fédéraux !

M. Trudeau doit beaucoup de son succès en politique à son humanité. Dans le cas présent, pourtant, il a manqué de jugement en faisant naître des doutes sur l’authenticité de son deuil. En tout temps, et certainement dans tout lieu public comme un hall d’hôtel, le premier ministre représente le Canada (ici, un pays endeuillé…). On s’étonne qu’il lui arrive encore de l’oublier.

Bien sûr, à l’échelle des crises qui secouent le monde, cet incident est microscopique. Mais c’est justement parce que la planète se porte si mal – mort d’Élisabeth II, guerre en Ukraine, menace nucléaire, changements climatiques, crise économique – qu’on s’attendait à plus sérieux et de dignité de la part de notre premier ministre.

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