Crypto

Éclipsé par les mots

Interprète connu et reconnu, Guillaume Côté signe la chorégraphie de Crypto, œuvre qui interroge le rapport – souvent tordu – entre l’homme et la nature.

D’abord présentée en avant-première au Festival des arts de Saint-Sauveur en 2019, Crypto était de la programmation de Danse Danse en 2020. Après de nombreux reports, voici que la pièce prend enfin vie sur la scène du Théâtre Maisonneuve, après être passée par quelques villes de la province auparavant.

Pièce pour quatre danseurs – Guillaume Côté lui-même, ainsi que Greta Hodgkinson, Natasha Poon Woo et Casia Vengoechea –, Crypto a beaucoup d’ambition. S’y rencontrent un texte de l’auteur canadien Royce Vavrek, écrit à la demande du chorégraphe, la musique originale du compositeur Mikael Karlsson ainsi que les effets visuels sophistiqués du studio montréalais Mirari.

L’histoire, inspirée par la cryptozoologie (la recherche d’animaux dont l’existence ne peut être prouvée), prend des airs de fable : un couple à la dérive cherche la rédemption, qui passera par une grande quête : trouver cette créature mythique « monstrueuse et magnifique » qui apparaît dans les songes de l’homme. Sauvage, cette créature rêvée et désormais réelle ne peut être domptée ni apprivoisée. Le couple fera appel à une chirurgienne qui, armée de ses instruments, tentera de lui donner une forme humaine. Une opération qui videra la créature de son essence, menant à sa rébellion.

Avec Crypto, Côté interroge donc cette propension de l’homme à vouloir faire la nature à son image, à la mater, avec les conséquences funestes que cela peut entraîner.

Conte de fées à la Frankenstein

Le propos de ce conte de fées moderne aux airs cauchemardesques, qui peut évoquer Frankenstein ou La petite sirène, n’est pas inintéressant en soi. La trame narrative présentée au public a le mérite d’être très claire, et on comprend bien de quoi il est question. Le texte, lu par des voix hors champ avec beaucoup (trop ?) d’emphase, met la table. Les projections, bien travaillées et évocatrices, nous entraînent dans cet univers onirique fantastique, dans lequel une ombre toutefois plane. La musique, portée par les instruments à cordes et mâtinée de sonorités électroniques, installe une ambiance inquiétante où point une certaine mélancolie.

Le talent d’interprète de Guillaume Côté, danseur étoile pour le Ballet national du Canada, qui a dansé pour les plus grandes compagnies au monde, est indéniable. Son travail chorégraphique dans cette création – la première de sa nouvelle compagnie Côté Danse – demeure toutefois assez convenu, dans la lignée du néo-classique, avec quelques touches contemporaines.

Il y a bien quelques lignes brisées ici et là, des mouvements saccadés, des envolées virtuoses, des pas de deux empreints de grâce et les contorsions disloquées de la créature – soulignons à cet égard l’interprétation de Casia Vengoechea, qui offre les moments les plus forts du spectacle. Cela dit, les tableaux se succèdent sans surprendre, parfois de façon répétitive. Dommage, car le propos de la pièce aurait pu ouvrir la porte à une proposition plus novatrice.

Le mouvement, même s’il est incessant, semble souvent avalé par le reste des éléments scéniques – la narration hors champ, les projections, la musique, l’éclairage. Il se vide ainsi de sa substance. On comprend l’attrait qu’il y a à utiliser les mots pour appuyer une production dansée, et certains chorégraphes le font avec brio. Mais il y a toutefois ce danger : quand le langage dit tout, le corps, lui, ne dit plus rien, et perd de sa puissance évocatrice.

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