Annulation de LVL UP à Laval

Des allégeances aux gangs qui dérangent

La présence de rappeurs qui affichent leur allégeance à des gangs de rue a motivé l’annulation du festival LVL UP, lab numérique et musique, a précisé la police de Laval, vendredi.

Jeudi, le producteur du rendez-vous à forte teneur en hip-hop, [co]motion, avait annoncé devoir annuler son édition 2021 pour des raisons de sécurité publique. Laval et Montréal sont aux prises avec une flambée de violence par armes à feu.

« Dans le contexte actuel, des artistes qui font délibérément et explicitement la promotion des armes à feu, de la culture des armes à feu, et qui se disent d’allégeance « gang de rue », c’est extrêmement préoccupant », a expliqué vendredi Jean-François Rousselle, inspecteur-chef du Service de police de Laval (SPL), en entrevue avec La Presse.

Le couperet sur l’évènement qui devait se tenir dans le quadrilatère Montmorency, à Laval, a causé un malaise parmi les artistes à l’affiche et leurs représentants.

« Rien à dire de plus que c’est une situation désolante et que tout le monde y perd », a laconiquement commenté par courriel Steve Jolin, président fondateur des Disques 7ième Ciel, qui hébergent notamment Shreez et Souldia, tous deux programmés à LVL UP. « White-B et 5sang14 n’accorderont aucune entrevue sur le sujet », a pour sa part indiqué Philip Vanden Brande, de l’agence annexe, qui gère les relations de presse de la maison de disques Joy Ride Records.

Tous les rappeurs qui devaient participer au festival et que La Presse a contactés ont refusé de se prononcer sur la situation ou n’ont pas répondu à nos demandes d’entrevue. Des têtes d’affiche plus « grand public » comme Loud, Lary Kidd et Souldia devaient monter sur scène du 16 au 19 septembre.

Au Service de police de Laval, on assure que la décision d’annuler le festival a été « extrêmement réfléchie et mûrie » et qu’elle n’a rien à voir avec la culture hip-hop.

« Ce n’est vraiment pas l’ensemble des artistes qui étaient problématiques. C’était certains artistes, je veux être clair là-dessus. Leurs messages, leurs vidéoclips et ce qu’ils communiquent dans les réseaux sociaux atteignent la cible chez les membres de gangs de rue. Avec leur présence, ça devenait un enjeu de sécurité publique dans un contexte où il y a plusieurs fusillades entre groupes de différentes allégeances. »

— Jean-François Rousselle, inspecteur-chef du Service de police de Laval

Soirée du 16 septembre

Selon la police, au moins quatre des groupes ou artistes qui devaient se produire lors du festival feraient la promotion de la violence et de la culture des armes dans leurs vidéos, en brandissant pistolets ou revolvers.

Le SPL n’a pas voulu préciser lesquels, mais d’après nos informations et nos recherches, il s’agirait de JPS, MikeZup, Shreez et 5sang14, qui étaient tous à l’affiche le jeudi 16 septembre.

MikeZup, de son vrai nom Michel Claude Valiquette, est le fils de Jean Raymond Claude, enlevé en avril 2015 et disparu depuis, et le filleul de feu Ducarme Joseph. Ces deux hommes ont fondé les 67, un ancien gang de rue d’allégeance bleue issu du quartier Saint-Michel à Montréal. Joseph, qui aurait été impliqué notamment dans le meurtre de Nick Rizzuto, fils aîné de l’ancien parrain de la mafia Vito Rizzuto, a été tué en pleine rue dans l’est de Montréal en août 2014.

Dans au moins une de ses vidéos, JPS affiche son appui à un gang de rue de Laval, les Flameheads, impliqués depuis environ deux ans dans un conflit sanglant les opposant aux Chomedey 45.

Un des acteurs de la vidéo porte un chandail affichant le nombre 682, pour les sixième, huitième et deuxième lettres de l’alphabet, FHB, qui signifient Flame Heads Boys. Le graffiti « Dirty-L’s » est aussi peint sur un mur, ce qui représenterait également les Flameheads, selon nos informations.

Selon l’inspecteur-chef Jean-François Rousselle, 32 évènements de coups de feu sont survenus à Laval depuis le début de l’année, soit le même nombre que pour toute l’année dernière, et 70 % d’entre eux sont reliés aux gangs de rue. D’après nos renseignements, de ces 32 évènements, au moins une douzaine seraient liés directement à la guerre que se livrent les Flameheads et les Chomedey 45, et leurs cliques alliées respectives, dont certaines seraient établies à Montréal.

Depuis le début de l’année, les policiers de Laval ont déjà saisi 36 armes à feu illégales, le total de toute l’année dernière.

« On n’est absolument pas contre la culture du hip-hop. On est contre la culture des armes à feu. Pour nous, le style musical n’a pas d’incidence. »

— Jean-François Rousselle

Pourquoi alors annuler le festival en entier et non seulement les concerts jugés problématiques ?

« Il y avait déjà énormément de billets vendus, explique- t-il. Si on changeait la programmation, mais que les gangs se présentaient quand même sur les lieux, le problème restait entier. Notre focus était vraiment de dire : il ne faut pas qu’il y ait d’incidents à même le public et que ça engendre des dommages collatéraux, des victimes innocentes. »

Un simple resserrement des mesures de sécurité ne serait pas venu à bout des risques, croit l’inspecteur-chef. « Il n’y a pas de mesures 100 % étanches. On parle d’armes à feu, mais d’autres types d’armes auraient pu rentrer et mener à de possibles incidents. Le climat est tendu, il y a vraiment des conflits ouverts entre les gangs. »

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) est aussi sur le qui-vive face à la prolifération des armes à feu. Récemment, un tournage d’un vidéoclip de Tizzo et Shreez a entraîné un vaste déploiement policier. Les rappeurs et figurants, munis de fausses armes, se sont retrouvés face contre le sol, entourés d’agents qui croyaient à une réelle scène de crime.

« Un croque-mitaine »

Philippe Néméh-Nombré, candidat au doctorat en sociologie à l’Université de Montréal et auteur d’articles sur la culture hip-hop, notamment dans la revue Liberté, condamne « une vue courte » sur les représentations culturelles qui font partie du « cadre rap ».

« De tout temps, le hip-hop a été une espèce de faux-fuyant, de croque-mitaine, qui permet de décharger les problèmes sociaux, explique-t-il. On ne va pas avoir les mêmes réflexes avec des films de gangsters ou de mafieux. On ne va pas associer des productions culturelles à certains dérapages comme on le fait avec le hip-hop. »

Il ne nie pas que le gangsta rap ait des ancrages dans la réalité. Au mois d’août dernier à Montréal, les rappeurs Jeune Loup et Mackazoe sont d’ailleurs tombés sous les balles. En outre, de nombreux vidéoclips ou paroles de chansons font l’apologie des armes, de la prostitution ou des drogues.

« L’idée n’est pas de dire qu’il n’y a pas de violence, nuance M. Néméh-Nombré. Le problème, c’est de faire un lien clair entre une forme d’expression culturelle et des évènements regrettables. Qu’est-ce qui fait qu’on refuse aux artistes hip-hop cette négociation-là entre la fiction et la réalité ? »

« Pourquoi, dès que c’est fait dans un cadre rap, on le prend comme quelque chose de véritable qui appelle à poser des gestes x, y, z, plutôt que comme une représentation d’une réalité, ou même une dénonciation ? »

— Philippe Néméh-Nombré, candidat au doctorat en sociologie

Selon lui, l’annulation de LVL UP rate la cible. « À partir du moment où il y a des risques, il y a des manières de les contrôler qui ne passent pas par l’ostracisation de toute une culture, une pratique émancipatrice, une échappatoire qui, pour beaucoup de gens, empêche justement une certaine violence. »

Les Francos à l’affût

Ce week-end, les Francos accueillent quelques artistes de street rap, dont au moins un était programmé à LVL UP. « La santé et la sécurité des artistes, des festivaliers et des employés demeurent la préoccupation première de l’organisation des Francos, ont souligné les organisateurs dans un courriel transmis à La Presse. L’Équipe Spectra ne commentera pas davantage les stratégies et procédures de sécurité. »

Le SPVM se dit quant à lui « au fait de l’annulation du festival LVL UP à Laval ». « Nous prenons la question des incidents par armes à feu très au sérieux et nous surveillerons la situation de près lors des Francos. Nos policiers seront prêts à intervenir au besoin. »

Le service de police explique toutefois qu’« il ne révèle pas le nombre de policiers qu’il déploie lors de ses services d’ordre ni ne dévoile ses stratégies d’intervention ».

Les têtes d’affiche de la soirée de ce samedi sont les rappeurs Koriass et FouKi, nullement associés aux gangs de rue.

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