Il cède sa place

Le Dr Horacio Arruda a été longtemps le visage rassurant de la lutte contre la pandémie. Mais après 22 mois de crise, le directeur national de santé publique quitte ses fonctions, prêt à servir ses concitoyens « dans un rôle différent ».

Québec — Le DHoracio Arruda quitte ses fonctions de directeur national de santé publique après 22 mois de pandémie, au moment où Québec essuie de nombreuses critiques sur sa gestion de la cinquième vague de la COVID-19.

« Les propos récents tenus sur la crédibilité de nos avis et sur notre rigueur scientifique causent sans doute une certaine érosion de l’adhésion de la population. Dans un tel contexte, j’estime approprié de vous offrir la possibilité de me remplacer avant l’échéance de mon mandat, du moins à titre de DNSP », écrit le DArruda dans sa lettre de démission au premier ministre François Legault.

Officiellement, il a remis sa démission lundi, mais les discussions avec le gouvernement sur son avenir avaient cours depuis quelques jours. Son sort était même scellé dès vendredi, selon nos informations.

En privé, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, manifestait son insatisfaction au sujet du travail du DArruda depuis un moment déjà. Il ne cachait pas sa frustration devant les contradictions du directeur national de santé publique, entre autres sur l’utilisation des tests rapides de dépistage et sur les consignes sanitaires dans les services de garde. Il trouvait également que le DArruda occupait parfois trop de place dans les conférences de presse, ce qui l’amenait à s’emmêler les pinceaux à certaines occasions.

Le PDG de l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESSS) depuis 2015, Luc Boileau, succéderait au DArruda comme directeur national de santé publique. Il était auparavant PDG de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), de 2008 à 2015. Le DBoileau a été le patron de l’Agence régionale de la santé de la Montérégie (2002-2008). Il est le père de l’attachée de presse du ministre Dubé, Marjaurie Côté-Boileau.

Un « rôle différent »

Dans sa lettre au premier ministre, Horacio Arruda soutient que son départ représente « une opportunité de réévaluer la situation, après plusieurs vagues et dans un contexte en constante évolution ». Il se dit prêt à continuer « à servir les concitoyens comme acteur de santé publique », mais qu’il sera « disposé à le faire dans un rôle différent ».

Surtout, il défend sa gestion de la crise. « Dans un contexte d’incertitudes et de progression rapide des connaissances, nous avons émis des avis de santé publique et fait des recommandations, les meilleurs possibles, pour supporter en temps opportun le gouvernement dans ses prises de décisions, affirme-t-il. Les diverses opinions d’experts consultées tout comme les meilleurs standards de santé publique reconnus ont été pris en compte dans nos recommandations. »

« Il importe de considérer chacune de ces recommandations dans le contexte des connaissances du moment et de l’époque. »

— Extrait de la lettre de démission du Dr Arruda

Horacio Arruda a participé à la réunion de la cellule de crise lundi, mais il n’aurait pas pris la parole. Lors d’une conférence de presse, mardi, François Legault reviendra sur le départ du DArruda et il devrait comme prévu annoncer que le passeport vaccinal sera imposé à d’autres commerces comme les salons de coiffure.

Indépendance remise en cause

Horacio Arruda occupait le poste de directeur national de santé publique depuis 2012. Il était également sous-ministre adjoint à la Direction générale de santé publique du ministère de la Santé et des Services sociaux. Le cumul des deux fonctions a soulevé des questions depuis le début de la crise au sujet du rôle et de l’indépendance du directeur national de santé publique par rapport au gouvernement.

Récemment, le DArruda a fait l’objet de critiques pour avoir donné le feu vert, début décembre, à des rassemblements de 20 personnes pour les Fêtes alors que le variant Omicron commençait à causer de l’inquiétude à l’échelle internationale. François Legault disait alors publiquement, dans les jours précédents, qu’il souhaitait permettre des partys de 20 à 25 personnes. Avec l’essor d’Omicron au Québec, la limite a finalement été revue à la baisse pour Noël, et tout rassemblement est interdit depuis.

Le retour du couvre-feu n’a pas été appuyé par des justifications solides, un autre élément qui a fait mal paraître le DArruda. Il a également essuyé des critiques pour avoir déclaré à la fin de décembre que les masques N95 seraient moins efficaces que les masques médicaux (aussi appelés « de procédure ») s’ils ne sont pas ajustés adéquatement.

Le départ d’Horacio Arruda survient au moment où le gouvernement Legault est lui aussi sous le feu des critiques dans sa gestion de la cinquième vague.

— Avec la collaboration de Denis Lessard

Un parcours salué

« Merci au Dr Horacio Arruda pour ses longues années de dévouement envers notre appareil de santé publique, trop longtemps négligé et sous-financé. Tout au long de cette pandémie, il a servi le Québec avec sincérité. C’est le gouvernement de la CAQ qui a pris les décisions. »

— Gabriel Nadeau-Dubois, co-porte-parole de Québec solidaire

« Le Dr Arruda a longtemps servi les Québécois.es. Les deux dernières années de pandémie ont été charnières. Elles l’auront forcé à mettre de côté sa vie ainsi que sa famille pour nous tous.tes et pour cela, on l’en remercie. François Legault cherchera fort probablement à lui faire porter l’odieux de la situation actuelle. Or, le départ du Dr Arruda ne réglera rien. Les décisions sont prises par le [premier ministre] et doivent être fondées sur la science et non les sondages et son intuition. »

— Dominique Anglade, cheffe du Parti libéral du Québec

« Dr Arruda s’est sacrifié pour les mauvaises décisions du gouvernement, mais le problème structurel demeure : il y a dans la cellule de crise un seul scientifique, pour 15 spécialistes de la politique et des [communications] au service des décisions politiques de [François] Legault. Le Dr Arruda a été placé devant une crise sanitaire inédite et dans une cellule de crise où son indépendance et sa marge de manœuvre étaient loin d’être évidentes. Dans des circonstances très difficiles il a donné le meilleur de lui-même, et il faut l’en remercier. »

— Paul St-Pierre Plamondon, chef du Parti québécois

« La détermination du docteur [Horacio Arruda] pour vaincre ce virus a fait de lui un allié indéniable pour tous les Québécoises et les Québécois durant cette période difficile. Nous lui devons énormément. Merci d’avoir mis le bien commun au cœur de vos priorités. »

— Bruno Marchand, maire de la ville de Québec

« Drame sans précédent, défi sans précédent, courage exemplaire, communicateur d’exception… Qui oserait prétendre qu’on aurait pu faire plus ou mieux ? Le départ de [Horacio Arruda] est plus une source d’inquiétude que de confiance. En tout cas, merci ! »

— Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois

Le Dr Arruda en bref

Un personnage qui a marqué les esprits

Le parcours du DHoracio Arruda à la tête de la Direction nationale de santé publique a été parsemé de hauts et de bas depuis le début de la pandémie. Au printemps 2020, il a d’abord marqué les esprits en enjoignant aux Québécois d’« aplatir la courbe », montrant comment le faire en la tapant avec ses mains. Il a également mené de nombreux cuisiniers du dimanche à revisiter leur recette de tartelettes portugaises. Au départ célébré pour ses envolées colorées en points de presse, il est depuis la cible de critiques. Des chroniqueurs et des analystes ont souligné ces dernières semaines des incohérences dans certaines prises de position publiques, notamment sur l’évolution de son avis concernant le port du masque (alors qu’on privilégiait au début de la pandémie le lavage des mains), mais aussi sur la lenteur à utiliser les tests rapides au Québec.

Présent depuis le début de la pandémie

Le DHoracio Arruda a été de presque tous les points de presse en compagnie de François Legault depuis le début de la pandémie. Le 12 mars 2020, alors que le premier ministre annonçait solennellement que « tout le Québec doit se mettre en mode d’urgence », le directeur national de santé publique prévenait les Québécois qu’ils ne seraient pas épargnés par la COVID-19, qui continue de sévir ici comme ailleurs près de deux ans plus tard. Le 30 décembre dernier, alors qu’il réinstaurait un couvre-feu au Québec, François Legault a réitéré sa confiance envers son directeur national de santé publique, dont certaines positions scientifiques ont été critiquées sur la place publique.

Un long parcours

Détenteur d’un doctorat en médecine et d’un certificat de spécialiste en santé communautaire de l’Université de Sherbrooke, le DHoracio Arruda, 61 ans, occupe les postes de sous-ministre adjoint à la Direction générale de santé publique et de directeur national de santé publique depuis 2012. Auparavant, il a été de 2000 à 2012 directeur de la protection de la santé publique du ministère de la Santé et des Services sociaux. Au cours de la même période (1998 à 2012), le DArruda a également occupé le poste de professeur adjoint de clinique au département de médecine sociale et préventive à l’Université de Montréal.

— Hugo Pilon-Larose, La Presse

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