littérature

Sur la table de chevet de… Maria Mourani

Ce vendredi, Maria Mourani, autrice du livre Machine Djihad, participera à une table ronde sur tout ce que le désir peut nous mener à faire. Elle nous présente ses lectures du moment.

L’Éthique

Spinoza

Folio

« C’est l’un des deux livres qui m’ont inspirée [pour Machine Djihad]. Spinoza, c’est un immortel. L’Éthique, c’est vraiment un livre à lire au moins une fois dans sa vie pour comprendre que le bien et le mal n’existent pas. Je suis retournée à Spinoza [étudié à l’école] et avec la maturité que j’ai maintenant, ça m’a confirmé dans certaines convictions. […] Quand on dit que quelqu’un nous fait du mal, il faut essayer de prendre ça avec du recul et de ne pas laisser la colère et la haine nous envahir, parce qu’il ne le fait pas par méchanceté, il le fait par bêtise. Pour lui, son sentiment d’exister, c’est quand il écrase les autres. »

Vieillir est-il inéluctable ?

Dr Daniel Dufour

Éditions de l’Homme

« C’est le livre que je lis actuellement, mais je ne l’ai pas encore terminé. Je trouve ça intéressant parce qu’il parle de toute la philosophie quantique, comment nous nous percevons, la manière dont nous dirigeons notre cerveau à penser d’une certaine manière qui nous amène à croire que nous vieillissons, alors qu’en fait, tout ce qui est autour de nous, tout ce qui est matériel, toutes les choses que nous voyons autour de nous ne sont que des fabrications de notre cerveau. Au fond, tu peux matérialiser ce que tu veux avec ton cerveau. »

À fleur de pots

Les mauvaises herbes

Éditions de l’Homme

« J’aime beaucoup lire sur l’art et tout ce qui est artisanal. C’est ma plus récente lecture sur le sujet. C’est un livre de recettes de tous les cosmétiques simples qu’on peut faire à la maison. J’aime bien avoir des produits de ménage naturels. […] Je m’intéresse à beaucoup de choses… Ça me permet de sortir de l’aridité académique, mais aussi de l’aridité de la criminologie. Quelqu’un qui est tout le temps dans le monde du crime a besoin d’aérer son cerveau, son âme. »

Enrique Ramirez

La mémoire et la mer

La Galerie de l’UQAM présente Êtres/Lieux, une sélection d’œuvres d’Enrique Ramirez, un artiste chilien établi en France depuis 2012 et qui s’intéresse à la question des migrants, du déracinement et des droits de la personne. Avec un souci de mémoire qu’il conjugue à sa passion pour la mer…

Compte tenu de l’importance de la communauté chilienne à Montréal et des relations d’amitié entre le Chili et le Canada qui se sont fortifiées durant la dictature d’Augusto Pinochet, entre 1973 et 1990, la galerie de l’UQAM a trouvé opportun de présenter le travail d’Enrique Ramirez, qui fait état de cette période noire de son pays natal.

Une résidence au centre d’art du Fresnoy, dans le nord de la France, en 2007, après des études de cinéma au Chili, a propulsé la carrière de cet artiste. Depuis, il a participé à la Biennale de Venise, en 2017, et ne cesse de franchir les étapes de la notoriété. Représenté par la galerie Michel Rein, à Paris, et la galerie Dieecke, à Santiago, il est apprécié des grands collectionneurs tels que François Pinault. Le milliardaire français lui a ainsi permis d’obtenir une résidence Pinault Collection durant un an.

« Son travail a été très observé et il a été finaliste, l’année dernière, du prix Marcel-Duchamp, remis à Paris », dit Louise Déry, directrice de la Galerie de l’UQAM.

Enrique Ramirez faisait partie, en 2018, de l’exposition Soulèvements, sur les protestations populaires, présentée à l’UQAM et à la Cinémathèque québécoise, par le commissaire français Georges Didi-Huberman. L’artiste y exposait Cruzar un muro, une vidéo sur les migrants qui quittent leur pays pour une meilleure existence. Un thème qui a toujours intéressé l’artiste de 42 ans qui a migré, lui aussi, en Europe.

En collaboration avec l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles, Louise Déry a sélectionné des œuvres consacrées aux mouvements de peuples que l’on connaît aujourd’hui sur la planète. Avec des œuvres qui parlent du deuil, mais aussi de l’ex-dictature chilienne. Très souvent avec la mer comme fil conducteur.

Enrique Ramirez a vécu la dictature de Pinochet et ça l’a marqué. Il considère que la violence de la junte militaire a été plus forte en Argentine qu’au Chili, et que l’effort de réconciliation, de justice et de réflexion a été plus important en Argentine. « Au Chili, bien du monde a pensé qu’il fallait passer à autre chose mais la blessure n’est pas refermée, dit-il en entrevue. On commence à peine à changer d’attitude. Grâce aux jeunes et aux étudiants. »

Los Durmientes

Savoir faire appel à la poésie pour évoquer l’horreur de la dictature. Enrique Ramirez est de cette eau. Car parler des dizaines de personnes jetées à la mer par l’aviation du régime Pinochet n’est pas simple. Dans Los Durmientes, interprété par le dramaturge chilien Alejandro Sieveking (mort l’an dernier) et l’acteur Jorge Becker, l’artiste a choisi en effet la poésie et la célébration de l’océan Pacifique et de ses ressources qui ont « prolongé », en quelque sorte, la vie des condamnés à mort.

« Toutes ces âmes disparues sont devenues des poissons, m’a dit un jour un pêcheur, raconte l’artiste. On mange ces poissons, donc on mange l’âme des êtres sacrifiés. C’est à la fois beau et violent. Quand j’étais jeune et que j’ai appris ces horreurs, j’ai eu l’impression que la mer, que je trouvais merveilleuse, m’avait trompé. C’est autour de cette contradiction que j’ai commencé à travailler. La mer est donc souvent dans mes œuvres. »

Les voiles aussi sont très présentes dans le travail de Ramirez. Notamment parce que son père en fabrique. La Montaña est une œuvre formée d’une voile qui évoque l’expédition symbolique faite cette année – une traversée de l’Atlantique vers l’Espagne – par des Mexicains, notamment autochtones, pour marquer le 500anniversaire de la traversée inverse qui avait mené à la conquête du Mexique. La capitale aztèque Tenochtitlan était tombée aux mains des conquistadors en 1521.

La mer est aussi, indirectement, dans ses photos prises en 2008 à Calais, où des centaines de migrants s’amassent depuis des années dans l’espoir d’aller vivre au Royaume-Uni. Dans ces photos, aucun migrant, aucun corps. Juste des abris de fortune. Déracinés, les réfugiés sont invisibles. Pourtant, ils sont toujours présents à Calais, 13 ans plus tard. « Rien n’a changé », dit l’artiste. Mercredi dernier, une trentaine de migrants sont morts noyés dans la Manche, au large de Calais, en tentant de rejoindre les côtes britanniques dans une embarcation surchargée.

Jardins migratoires

Dans Jardins migratoires, une vidéo créée avec des étudiants de l’école d’Arles, quatre personnages interagissent avec un arbre, notamment dans l’eau. Une autre évocation du déracinement et de la volonté de survie. Un film très poétique, mais pas autant qu’INcoming, l’œuvre phare de cette expo. Une vidéo qui découle du geste controversé d’une ministre norvégienne qui s’était jetée à l’eau, en Syrie, avec un gros gilet de sauvetage, pour essayer de mimer l’expérience vécue par les migrants en Méditerranée.

Enrique Ramirez avait trouvé ça ridicule. Il a alors fait appel à un immigrant syrien et l’a fait sauter dans la mer. La chute au ralenti est impressionnante. Avec les effets de l’eau qui le recouvre, petit à petit, l’enrobe, l’enserre puis l’engloutit, avant de le voir resurgir, comme apaisé, embaumé, tout ça en 17 minutes, donc dans une extrême lenteur qui s’achève, à la fin, avec la musique suave d’un oud.

INcoming ne peut pas nous empêcher de penser, là encore, aux opposants politiques jetés en mer dans les années 1970. L’œuvre suscite ainsi des émotions fortes sur la disparition et le deuil.

« Mais il y a toujours de l’espoir dans son travail, dit Louise Déry. Comme dans l’œuvre Sailors où des personnages flottent, mais leur voile permet de penser qu’ils s’en sortent. » Enrique Ramirez ajoute toutefois qu’avec les milliers de migrants africains et du Moyen-Orient qui tentent d’entrer en Europe, « la Méditerranée est devenue le plus grand cimetière du monde ».

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