La Presse au Danemark / Le Québec face au tsunami gris

Des CHSLD nouveau genre pour contrer la vague

Le Québec compte actuellement un peu moins de 40 000 places en CHSLD. D’ici 2050, 60 000 lits devront être ajoutés pour faire face au vieillissement de la population. Au-delà des maisons des aînés, existe-t-il d’autres modèles d’hébergement pour cette clientèle ? Le Danemark y réfléchit.

UN REPORTAGE D’ARIANE LACOURSIÈRE ET D’OLIVIER JEAN

« Ici, tout est possible »

Aarhus — Deuxième ville en importance du Danemark, Aarhus assiste ces dernières années à une croissance importante de sa population. Le quartier qui abritait jusqu’à tout récemment le port industriel est en plein boom immobilier. Mais plutôt que de laisser les promoteurs s’emparer de cet emplacement de choix au bord de la mer du Nord, la municipalité a décidé d’encadrer étroitement son lotissement. Chaque nouvelle construction doit offrir 50 % de logements sociaux.

La municipalité a profité de l’occasion pour y lancer elle-même un projet ambitieux : la Maison des générations. L’idée : permettre à des aînés en perte d’autonomie, des personnes âgées autonomes, des familles, des personnes vivant avec un handicap et des étudiants de vivre sous le même toit. « Pour se côtoyer. S’entraider. Développer un sens de la communauté. Augmenter la qualité de vie de tout le monde. Et surtout, éviter la solitude », explique le directeur du projet, Allan Tambo.

Avec le vieillissement de la population au Danemark, des solutions pour optimiser les soins offerts aux aînés doivent être trouvées. Et la Maison des générations s’inscrit dans cette réflexion, explique M. Tambo.

Construite dans un magnifique bâtiment généreusement fenestré et décoré comme un magazine d’IKEA, la Maison des générations a ouvert progressivement depuis novembre 2020. En septembre, 41 des 100 places du centre d’hébergement pour aînés (équivalent de nos CHSLD) étaient occupées. Tout comme la totalité des 100 logements pour aînés. Le vaste édifice accueillait aussi 24 personnes vivant avec un handicap, 40 étudiants et 40 familles. La garderie était en activité et fonctionnait au maximum de sa capacité (140 places).

C’est au café situé au rez-de-chaussée que Maria Tilk, jeune femme avec un handicap intellectuel, a rencontré il y a quelques mois Johanne Hojgaard. Cette femme de 90 ans avait des problèmes avec son téléphone cellulaire et a demandé conseil à Maria Tilk, qui mangeait à une table voisine.

Une véritable amitié est née entre les deux femmes, qui sont inséparables depuis. Quand Mme Hojgaard s’est procuré une nouvelle télévision, elle a fait installer l’ancienne chez Maria Tilk. « Maria vient s’assurer que je vais bien », raconte Mme Hojgaard, quand il s’écoule quelques jours sans qu’elles ne se croisent.

La dame a habité 34 ans dans sa maison d’Aarhus avant de déménager à la Maison des générations en janvier.

« Ici, tout est possible. C’est la vraie vie. Quand je ne serai plus capable d’être dans ce logement, c’est clair : j’irai au centre d’hébergement en haut. »

— Johanne Hojgaard, 90 ans

Une odeur de gâteau au chocolat

À la Maison des générations, les activités sont prévues pour intégrer les résidants. Le jour de notre visite, l’artiste Astrid Skibsted donnait un atelier de tissage de laine aux enfants de la garderie et à quelques aînés du centre d’hébergement.

Pour faciliter les soins, les aînés en lourde perte d’autonomie sont regroupés dans un secteur de la Maison des générations. Quand on pénètre dans l’aile, une forte odeur de gâteau au chocolat nous monte au nez.

Ancien marin qui a travaillé notamment pour les entreprises Aeco et Maerks, Erling Sorensen se plaît à la Maison des générations. Notamment en raison de la vue : la mer ceinture presque en entier son logement spacieux. Personne ne partage de chambre ici, sauf les couples.

Il est presque l’heure du dîner. M. Sorensen se dirige vers la salle à manger où attendent d’autres résidants. L’une d’elles flatte son chat mécanique. Trois préposés aux bénéficiaires travaillent durant le jour avec les 10 résidants de l’aile.

La Maison des générations est gérée comme une coopérative. L’immeuble appartient à la Ville d’Aarhus. Les résidants paient un loyer et reçoivent une subvention du gouvernement en fonction de leurs revenus. Le coût d’une chambre en CHSLD est de 1700 $ par mois environ.

M. Tambo le reconnaît : les aînés aujourd’hui au Danemark reçoivent un service très attentionné. Mais avec le vieillissement de la population, le fait que le pays pourrait très bientôt ne plus être en mesure d’offrir ces mêmes normes de soins est sur toutes les lèvres.

« Je ne pense pas avoir d’aussi bons soins qu’actuellement quand je serai vieux. Il va manquer de gens pour offrir tout ça. »

— Allan Tambo, directeur de la Maison des générations

D’où l’idée, selon lui, de penser à des concepts comme la Maison des générations où « la communauté devient un soutien ».

Réflexion au Québec

Professeure titulaire à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Michèle Charpentier indique que le Québec compte des projets pouvant ressembler, à plus petite échelle, à la Maison des générations d’Aarhus. « Il y a ici quelques coops d’habitation où se côtoient jeunes et vieux. On a un réseau communautaire foisonnant », dit-elle.

Expert en soins infirmiers gériatriques et directeur du programme de baccalauréat en sciences infirmières de l’Université Laval, Philippe Voyer estime que la seule façon dont le Québec pourra affronter la vague du vieillissement sera de multiplier les modèles d’hébergement. « Il faut regarder différentes avenues, tout en assurant des critères de qualité. Il faut utiliser toutes les forces vives du réseau : les OBNL, le communautaire, le public, le privé… »

« Il faut faciliter la vie de tous ceux qui veulent et peuvent donner des soins. Actuellement, il y a de beaux  projets communautaires, mais ils sont trop souvent en mode survie et ne peuvent se multiplier. »

— Philippe Voyer, expert en soins infirmiers gériatriques et directeur du programme de baccalauréat en sciences infirmières de l’Université Laval

Au Québec, le Forum Habitat et le groupe Un et un font mille se sont mobilisés dernièrement pour « repenser l’habitat pour trouver des idées qui brisent la solitude ». Directeur artistique d’Un et un font mille, François Grisé apprécie le projet de Maison des générations, mais il se demande si, au Québec, « un promoteur accepterait de consacrer 50 % de son projet à des logements sociaux. Et si les citoyens accepteraient d’être aussi taxés qu’au Danemark ». Selon M. Grisé, à la fois la société québécoise et le gouvernement doivent « prendre leurs responsabilités », « réfléchir aux modèles qu’ils veulent » et trouver les moyens de les mettre en œuvre. « On a tendance à exclure les aînés. Mais les vieux, c’est nous… On ne peut plus faire semblant », dit-il.

Une petite bière au CHSLD

Graested — Les vendredis au centre d’hébergement pour aînés Skovsminde de Graested, au Danemark, les résidants se regroupent au salon pour le 5 à 7. De la musique joue. Les citoyens du village sont aussi invités à venir y faire un tour pour siroter un verre de bière, de vin ou de vodka.

« Plutôt que de n’être qu’un centre réservé aux aînés, où les plus malades viennent finir leur vie, nous sommes ouverts à tous. Si des jeunes veulent venir ici dîner ou prendre un café, ils peuvent le faire », dit la directrice du centre de 58 lits, Louise Silbo Raft.

Comme le Québec, le Danemark assiste au vieillissement de sa population. Dans les 10 prochaines années, le nombre de personnes de 80 ans et plus augmentera de plus de 50 %. Dans ce contexte, le centre Skovsminde (en français « Forêt de la mémoire ») fait figure d’exemple à suivre partout au pays.

Dans le gymnase de l’établissement, Eva Blomsterberg, 102 ans, pédale sur un vélo couché. L’écran de son appareil indique qu’elle vient de parcourir 2,5 km en 15 minutes. « Chaque résidant vient environ trois fois par semaine au gym. Mais on est aussi ouverts aux citoyens de la communauté », dit Dariush Monbaini, responsable des activités.

Des aînés recevant des soins à domicile dans le village de Graested peuvent aussi venir quand bon leur semble assister à des activités au centre d’hébergement, qui agit aussi à titre de centre de jour.

Toujours dans un esprit d’ouverture, l’établissement organise régulièrement des séances de lectures avec les enfants de l’école primaire. « Pour les enfants qui ont des difficultés en lecture, c’est très bénéfique, fait observer Mme Silbo Raft. Parce que les personnes âgées les encouragent beaucoup et leur disent toujours qu’ils sont très bons. Même les aînés en perte cognitive qui peuvent parfois être durs avec nous à cause de la maladie sont gentils avec les enfants. »

Vive la liberté

Dans sa chambre, Sussi Rasmussen, 90 ans, écoute de la musique en chantant devant sa porte-fenêtre. Chaque chambre du centre d’hébergement de Graested donne sur l’extérieur. Nulle part les portes ne sont verrouillées : une loi l’interdit au Danemark, explique Mme Silbo Raft.

Les aînés à risque de se sauver portent un bracelet GPS. N’y a-t-il pas risque d’accident ? Peut-être. Mais selon Mme Silbo Raft, emprisonner tout le monde par peur du risque « n’est pas une option ».

Il est 10 h 30 quand un homme fait son entrée dans une salle à manger pour prendre son petit-déjeuner. La journaliste de La Presse fait tout bonnement remarquer qu’il est tard pour déjeuner. La préposée qui aide l’homme à s’attabler s’offusque.

« Cet homme a mis un réveille-matin tous les jours pour aller travailler. Maintenant, s’il veut dormir, qui suis-je pour lui dire de se lever tôt juste parce que moi, ça m’arrange ? »

— Une préposée aux bénéficiaires du centre Skovsminde

À ses côtés, Victorine Doubé, qui étudie pour devenir préposée aux bénéficiaires, cache mal son fou rire. Elle dit que les aînés sont toujours respectés dans leurs besoins au centre Skovsminde. Un ratio de 14 travailleurs pour 58 résidants permet d’y arriver.

Un des plus beaux exemples est peut-être l’histoire de cette résidante de 101 ans qui, l’hiver dernier, a formulé un souhait : glisser sur la neige. Louise Silbo Raft trouvait l’idée charmante et a autorisé l’activité. La dame est morte deux mois plus tard. « Mais elle a pu faire ce qu’elle voulait », dit Mme Silbo Raft.

Une clientèle plus lourde au Québec

Les résidants du centre d’hébergement de Graested semblent en perte d’autonomie moins sévère que la clientèle hébergée dans la majorité des CHSLD québécois. Professeure titulaire à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Michèle Charpentier souligne qu’au Québec, « on manque de places en CHSLD », si bien que les aînés qui y sont admis sont en majorité « des cas très lourds ».

« Ce n’est plus des milieux de vie ; ce sont des milieux de fin de vie. Les gens y ont peu la capacité d’exprimer leurs besoins. »

— Michèle Charpentier, professeure titulaire à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal

Mme Silbo Raft assure toutefois que sa clientèle à Graested est lourde et que plusieurs souffrent de démence. Mais ces personnes sont moins visibles selon elle, car la clientèle est mélangée.

Au Québec, le gouvernement mise notamment sur le concept de Maisons des aînés pour le développement de l’hébergement pour aînés. Des centres de plus petite taille, à échelle humaine, favorisant une approche plus personnelle.

L’ex-ministre de la Santé Réjean Hébert se demande si le Québec « a besoin de quelque chose d’aussi chromé pour offrir des soins de CHSLD ». Selon lui, au-delà des bâtiments, c’est l’ensemble de l’approche des soins aux aînés qui doit être revue.

« Les CHSLD sont restés sur une approche hospitalière où le personnel contrôle ta vie. On doit passer d’une approche hospitalière à une approche hôtelière. »

— Le Dr Réjean Hébert, ex-ministre de la Santé

Ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais réplique que « 80 % des résidants de CHSLD vivent avec des troubles neurocognitifs majeurs ». « Les Maisons des aînés sont adaptées à cette réalité-là. Les gens seront regroupés en petites unités. Ils pourront se lever à l’heure qu’ils veulent. Manger quand ils veulent. Le personnel va s’adapter », dit-elle.

Mme Blais rappelle que partout au Québec, plusieurs projets novateurs d’hébergement sont en chantier et qu’elle croit fortement qu’« il faut multiplier les solutions d’hébergement ».

Mme Charpentier souligne que la majorité du personnel en CHSLD est dévoué et souhaite pouvoir offrir des soins de qualité et personnalisés aux résidants. « L’humanisation des soins, on a cette visée-là. Mais on a de moins en moins de personnel pour le faire », dit-elle.

De l’avis de Mme Charpentier, « la formule est dans l’humanisation des soins, pas dans le format ».

Quand l’art s’invite au CHSLD

Situé en plein cœur d’un tout nouveau quartier de Copenhague, l’Oresdtad Plejecenter a ouvert ses portes en 2012. La philosophie de l’établissement : promouvoir l’art pour embellir le quotidien des personnes âgées qui y sont hébergées.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.